Le vent souffle fort quand j’arrive à vélo à Neuchâtel, lui qui m’a poussé dans le dos depuis Lausanne, soulève le lac de ses bras immenses en de grandes vagues qui transportent sur elles le son et l’odeur minéral des pierres, des algues et des coquillages. Il y a une ambiance de port de Bretagne en pleine tempête en cette fin d’après-midi au nord du lac de Neuchâtel, lorsque je rejoins Yvan au bureau. Il est 15h30, on a une heure devant nous avant la prochaine course, juste le temps qu'il me raconte son âme.

LAURENT KÜNG  · 22.10.2019

Et c’est celle du bureau qu’il me montre d’abord, de cette auberge espagnole qui fait office de bureau à la branche neuchâteloise de l’arbre de vélocité. Un lieu bienveillant où se mélangent le Black Office, des constructeurs et réparateurs de vélos qui n’ont pas grand chose à envier à Mad Max, des ateliers donnés par Défi Vélo, une petite librairie ravissante, quelques paniers de légumes bio et d’autres gens encore qui se sont greffés à cet endroit fabuleux. Timide, Yvan me parlera d’abord des gens qui l’entourent avant que je l’oriente sur lui-même. Il me parlera de ceux qui lui ont donné envie de faire ce métier lorsque, pendant l’hiver, il avait l’impression d’être le seul à rouler à vélo Neuchâtel les jours de grand froid. « Je voyais Lukas #176 qui roulait comme un bourrin sous la pluie, avec sa grosse barbe et ses grosses épaules qui roulaient fort au rythme de ses jambes au-dessus de son guidon. Je me souviens également d’un moment à la gare de Neuch, il y avait Florin #143 qui attendait sur le quai pour décharger le fourgon d’un train. Je le regardais avec de grands yeux, j’avais envie qu’il me remarque, il a alors tourné les yeux vers moi et m’a lancé un regard extrêmement dur, comme seul lui peut le faire, il m’a vachement impressionné à ce moment-là, même si j’aurais peut-être préféré un sourire. » m’explique-t-il dans la joie, dans l’enthousiasme qui le caractérise.

 

Alors, habité par la foi de vouloir d’intégrer ce métier, de comprendre ce que faisaient, ce que livraient ces coursier-e-s, de montrer la valeur de son âme, il postule à vélocité. Il était en année de pause après son Bachelor en français, histoire et géographie. Trois mois plus tard, il est engagé.  

« Coursier, ce n’était pas un rêve de gamin parce que je ne savais même pas que ce métier existait mais, une fois que j’ai découvert ce travail, j’ai eu l’impression qu’il était fait pour moi. » 

Nous étions en juillet 2016, Yvan commençait à travailler pour vélocité à Neuchâtel, avec une envie irrépressible de bien faire, de montrer qu’il pouvait intégrer cette famille valeureuse.

 

On revient dans le passé, Yvan me parle de lui petit, de sa découverte de la bicyclette. « Petit, je faisais du VTT, j’ai toujours fait un peu de vélo avec mes parents mais j’ai découvert les trajets sur route plus tard, vers mes 15 ans. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me déplacer avec mon vélo. Petit garçon, j’étais plutôt de ceux qui se taisent, je n’étais pas fait pour la compétition. Je m’étais inscrit dans un club de VTT mais les autres se moquaient de moi parce que j’avais un vieux VTT nul alors qu'ils n’avaient, eux, que des modèles flambant neufs. Ensuite, j’ai fait du foot mais ça me stressait trop et, au bout d’un moment, ils ne me passaient plus la balle parce que je perdais mes moyens quand je l’avais, je rentrais en pleurant chez moi. J’ai décidé que le sport de compétition c’était pas pour moi. »  Le personnage s’épaissit, le garçon rieur et volontaire dissimule une ancienne âme fragile. Ça ne m’étonne pas.

 

Il m’explique alors que c’est aussi ça qu’il aime dans le monde des coursier-e-s à vélo, ce mélange de sport, de corps, de gens sportifs, de moments où chacun-e donne le meilleur de que qu’elle ou de ce qu’il a, il y a un rapport au corps et à la performance qu’il apprécie  mais c’est un sport où la bienveillance règne, davantage que la compétition. Il n’y a pas d’écrasement des autres. Il est beau de le voir parler ainsi de notre métier, dans la fougue, dans la joie, avec l’enthousiasme qu’il a lorsqu’il parle des gens qu’il aime, des choses qui lui donnent de la joie. L’heure de partir à Ins se rapproche mais il continue à me parler de la beauté de ce métier. L’ancien garçon timide a bien gagné en confiance. « Aujourd’hui, Je pourrais avoir un chien, un appart, des enfants et un trampoline mais moi je veux juste faire du vélo.

Lorsque je suis sur mon vélo, j’ai l’impression de me désintéresser de mes histoires de fric, de couple, ça me prend de l’intérieur et ça gonfle ma joie. Ça fait partie de mon enthousiasme, ça construit mon bonheur.

Le vélo c’est un trip introspectif où tu ne penses plus, tu es seulement ce corps humain contre ce corps minéral et tu ne penses qu’à bien tourner les jambes, tu rentres dans un état proche de la méditation. Ensuite, il y a cette fatigue corporelle que j’apprécie beaucoup, le sentiment agréable de se sentir heureux à la fin d’une journée de travail, comme un ouvrier qui a accompli son travail. »

 

Le verbe prolixe d’Yvan s’arrête soudain, il regarde sa montre, il est 16h25, il nous faut partir. Le vent s’est calmé un peu, il nous poussera amicalement par les hanches pendant les quinze kilomètres qui nous séparent de Ins avant de revenir sur Neuchâtel. Une grande fête nous attend dans l’immeuble d’Yvan, un immeuble à l’image de leur bureau, partagé entre les coursier-e-s et les âmes amies de cette famille heureuse.

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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