Au début, il n’y en avait qu’un, le premier, qui s’occupait de toutes les tâches d’une société de livraison : réception des commandes de courses, répartition des courses, livraison à vélo et facturation. Puis, lorsque s’est élargit le souffle de vélocité, il a fallu diviser les tâches avec cette seule règle encore en vigueur : chacun reste coursier-e à vélo. 

LAURENT KÜNG  ·  25.03.2019

Nico #149, Jean-Sébastien #161 et Damien #180, en mars 2018

Il est 06h15, le réveil sonne, j’ai le shift CT, le shift qui commence la journée, celui qui ouvre le bureau et les festivités. 06h30, le shift 1 m’appelle. On est mal réveillé tous les deux mais on est debout, on se dit à toute et je pars de chez moi, je boirai un café au bureau. C’est la règle du réveil, c’est scolaire mais efficace, chaque shift du matin doit appeler soit le shift CT, soit la dispo pour être certain que tout le monde se réveille à temps et que les cases postales soient livrées à l’heure. 06h40. J’arrive au bureau, je me coule un café et je fais mon sac; manifeste, matériel Swissconnect, trousse de réparation, sangle et deux-trois autres choses. Le shift 1 arrive, les yeux mi-clos, le visage encore fermé. On n’est pas trop bavard ce matin, il fait encore nuit, il pleut, il vente un peu, le genre de temps à regarder par sa fenêtre et à plaindre ceux qui sont dehors. Mais aujourd’hui, c’est nous dehors et une fois qu’on y est, une fois qu’on est dehors, mouillé, au chaud dans ses chaussures d’hiver, on est heureux. On développe une philosophie de stoïcien en étant coursier-e à vélo, on apprend à distinguer les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas. Concentrer ses efforts sur celles qu’on peut changer et accepter les autres. On n’a pas d’influence sur la météo, autant l’accepter comme elle vient et, avec le temps, on commence à aimer la pluie, la pluie de temps en temps, celle qui lave la route et qui nous rend aveugle en ruisselant sur notre visage. On aime la pluie comme on aime les défauts d’une personne amie.  

 

06h59. Je sors du bureau avec le shift 1, direction la poste de St-François. Les quatre premiers shifts commencent avec des tournées de cases postales. Moi, je reste au centre, lui ira faire des cases à l’ouest, une autre sous-gare et la dernière au nord. Je commence ma tournée tranquillement, je connais les délais, j’ai pas besoin de me presser. Lorsqu’on sait où l’on va, qu’on connaît les adresses et les chemins qui nous y mèneront, il n’est pas toujours utile de rouler vite. C’est souvent une erreur que font les rookies, ceux qui viennent de commencer, à vouloir aller trop vite, ils se trompent de chemin, ils commencent par la mauvaise adresse. Il vaut mieux d’abord avancer avec son cerveau, puis avec ses jambes lorsqu’on maîtrise ce qu’on fait. Je continue mes allées et venues entre les postes et ma liste de clients chez qui il me faut amener le courrier. 08h12. J’ai fini la tournée des cases postales, j’appelle le dispatcheur, pas de courses en attente, je rentre au bureau me faire un café. 

« On développe une philosophie de stoïcien en étant coursier-e à vélo, on apprend à distinguer les choses qui dépendent de nous et celles qui n’en dépendent pas. »

En remontant sur mon vélo, je pense aux paroles d’une amie qui me disait hier qu’elle ne comprenait pas comment on pouvait faire du vélo à Lausanne, qu’elle souffrait dans les montées et avait peur à chaque descente. Je lui avais répondu que moi aussi, et que c’était pour ça que j’aimais cette ville, que j’aimais le vélo, pour cette part de danger qui me tient en alerte, parce que les chiens redeviennent des animaux sauvages, que les voitures se transforment en prédateurs et que, liés aux vents et aux tempêtes, on se sent à nouveau assujetti à la nature, non plus extérieur à elle. 

08h24. J’arrive au bureau avec des croissants, on me sourit, je pose mon sac et je vais me faire un café. Le temps de revenir, la dispo me dit qu’elle vient de prendre une course urgente, il faut que je reparte. Je me brûle le palais en finissant mon café, il me dicte la course, je la répète et je sors du bureau en trombe. Pick-up rue du Petit-St-Jean, drop avenue de la Gare, c’est court mais il fallait que ça soit fait vite. Je rappelle, on m’envoie à l’EPFL. Des analyses d’ADN qu’il faut envoyer en urgence à Bâle. Je file à l’ouest, pick up à l’EPFL. 09H02. J’ai les analyses dans mon sac, si je me dépêche un peu, j’arriverai à charger ça dans l’ICN de 09h15. La matinée se poursuit ainsi jusqu’à 11h40 quand le dispatcheur m’invite à venir manger. Je rentre au bureau et m’assois en cuisine. 

« On aime la pluie comme on aime les défauts d’une personne amie. »

12h03. Le repas est prêt. Chaque jour, un-e des coursier-e-s a la tâche de faire à manger pour les autres c’est le luxe. Quand on rentre au bureau, on est hanté par la bonne odeur qui s’échappe des cuisines, il ne reste qu’à suivre les effluves, à s’asseoir, manger et complimenter le cuisinier. A table, je retrouve le shift 1, puis un autre qui a fini un peu plus tôt. Deux coursier-e-s de l’après-midi sont là aussi, venus plus tôt pour manger au bureau, pour dîner en famille. On se raconte les courses du matin, on s’inquiète pour l’un qui a glissé et s’est écorché le genou, on mange ensemble dans un esprit de communauté, une communauté d’âme qui nous lie les uns aux autres. 

 

12h45. C’est à mon tour de reprendre la dispo. Le dispatcheur du matin me transmet les quelques bizarreries de l’après-midi et je prends les commandes. Avec mon co-dispatcheur, on a pour rôle de prendre les appels des clients, d’organiser les courses qu’ils nous demandent, de répondre à leur délai et à leurs attentes, et j’ai en prime le rôle du capitaine de navire. La liste des courses de cet après-midi est sous mes yeux, sans compter celles qui se rajouteront durant l’après-midi, et j’ai sous la main entre six et huit coursier-e-s selon les heures pour réussir à les faire toutes dans les délais, à ne pas rater un chargement ou déchargement de trains. En faisant ce travail de dispo, j’ai appris à travailler sous stress, en réfléchissant à plusieurs choses en même temps. Il y a quelque chose de la partie d’échecs: j’ai en tête la ville et les courses d’une manière globale, comme un plan virtuel où je fais avancer mes coursier-e-s à travers l’espace et à travers le temps. À quelques minutes près, en connaissant le temps qu’il faut pour chaque course, je peux les situer sur mon plan cérébral, prévoir quelques coups à l’avance ce qu’ils feront par la suite. On travaille à l’ancienne, pas de puces GPS, pas de Smartphone, que du papier et de l’expérience. 

Le téléphone sonne. Une course urgente entre les Croisettes et Lonay. Un coup auquel je ne m’attendais pas. Dommage, j’ai une coursière qui vient de descendre d’Épalinges mais c’est trop tard pour elle. Les autres sont déjà bien occupés. Après quelques tentatives mentales de réorganiser les courses, je sens que ça va être trop serré, je dis au back-office, à quelques mètres de moi, d’aller se changer. Le back-office, c’est celle ou celui qui fait du travail administratif (comptabilité, RH, graphisme et autres jobs administratifs) mais qui peut sortir rouler à tout moment. Il met ses collants, son maillot, s’enfile dans son sac et je lui donne la course.  Puis la journée se calme, je finis de dispatcher les dernières courses et je fais rentrer peu à peu chaque coursier-e au bureau. 

La journée se finit, on a réussi à livrer toutes les courses dans les délais, on sent poindre l’excitation d’une atmosphère de fête dans les bureaux. Tour à tour, chacun finit son shift, je reste un moment sur les canapés pour les voir rentrer heureux et fatigués de leur journée et je rentre chez moi. Certains emboitent ma roue, d’autres resteront un temps à partager les anecdotes du jour, les nouveaux sentiers qu’ils ont découverts, les nouvelles joies qui sont apparues aujourd’hui. Je vais me coucher, je c’est le coursier-e, chaque coursier-e, chaque pièce de cette partie d’échecs qui se joue tous les jours chez à vélocité. 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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