Je croise Tristan #106 en remontant le Petit-Chêne, il me regarde d'un petit sourire en coin en imaginant la soirée qui suivra, je lui crie du souffle qu’il me reste que je le rejoins après cette dernière livraison dans les hauts de Lausanne, vers Bellevaux, puis je retombe sur la gare pour filer à Vevey. Ils m’attendent au Bachibouzouk, le repère des coursiers veveysans, non loin de leur bureau à quelques pas du lac. Nous sommes en pleine Fête des Vignerons mais la folie ambiante ne semble pas prendre prise ici en ce début de soirée, le bar est calme et les deux amis pique-niquent tranquillement sur une des tables du lieu, je me joins à eux, on me propose du houmous et une chope, on est bien reçu à Vevey. La soirée peut commencer.

LAURENT KÜNG  · 03.09.2019


Comme s’ils avaient préparés leur texte à l’avance, ils anticipent mes questions et me racontent leur rencontre, en 2006, lorsqu’ils découvraient Lausanne en première année de géo-science à l’Unil. Marc #107 me dépeint sa première impression de Tristan : « Au début, je ne l’ai pas trop aimé, j’étais jaloux de lui parce qu’il trainait avec une Tessinoise que j’aimais bien, je pensais qu’il y avait quelque chose entre eux. Ensuite, on a commencé à se côtoyer et cette fille a vite été oubliée » Tristan sourit en lui assurant qu’il ne s’est jamais rien passé avec elle, Marc n’y croit toujours pas, on sent que l’histoire a compté, le débat est lancé. Ils commencent déjà à m’oublier et à ne parler que les deux, comme s’il n’existait qu’eux seuls dans le Bachi à ce moment-là, je les entends se recentrer sur leur souvenir, tenter de faire revivre cette période désormais lointaine, ils me regardent mais se parlent à eux-mêmes. Marc continue sur Tristan. « Quand on a commencé à découvrir les coursiers à vélo de Lausanne, on a assez vite pensé que ça serait un chouette job à côté de nos études, on a postulé les deux et Tristan #106 a été engagé juste avant moi. Finalement, je crois que j’ai toujours été jaloux de lui, mais en même temps je suis un éternel insatisfait. A ce propos, Tristan m’a fait beaucoup de bien. C’est rassurant d’avoir un homme comme lui à ses côtés, il m’a appris à me satisfaire de ce que j’ai, sans toujours penser à vouloir davantage, il m’a également fait comprendre l’importance de finir les tâches qu’on a commencé, sans toujours vouloir s’éparpiller dans mille actions qu’on ne terminera jamais, c’est quelqu’un de terre à terre, dans le bon sens du terme. Il m’a beaucoup appris, sans me l’enseigner, juste par l’admiration que je porte à ses qualités pragmatiques. » Malgré les compliments, Tristan ne bronche pas, avec ce flegme, ce calme, cette sérénité qui le caractérise, il sourit un peu et change de sujet, un peu gêné des déclarations de Marc.

On commence à parler du travail de coursier.e.s, de la vie nouvelle qui s’ouvre à nous lorsqu’on intègre vélocité. Tristan me dit qu’ils n’ont jamais été les plus « coursiers » des coursier.e.s lausannois.es, ils n’allaient pas aux alleycats, ils ne participaient pas souvent aux championnats. « J’ai toujours eu le besoin de séparer mon travail et ma vie privé. » m’explique Tristan. « C’était assez étrange à vélocité parce que les coursiers d’alors, et  encore aujourd’hui, enchevêtrent leur travail, leurs amis, leur copine, les soirées et le boulot, c’est la vie de coursier. Tes collègues sont tes potes, tu les vois la journée, le soir et la nuit. Moi, j’étais un peu en dehors de ça. J’avais parfois l’impression qu’ils en faisaient trop, je me dis toujours qu’au fond, je reste un postier alors que certains se prenaient pour des surhommes ou des surfemmes en roulant à Lausanne. J’étais un peu moins punk, plus terre à terre que d’autres peut-être, alors je passais un peu plus inaperçu. D’autant plus que je viens du foot moi, mais c’était un sujet tabou alors, contrairement à aujourd’hui »

On recommande quelques bières pour avancer dans l’histoire qui les a mené à se lancer dans la création d’une franchise de vélocité à Vevey. À la fin de leurs études et après quelques années d’expérience comme coursier à Lausanne, ils profèrent l’idée de lancer leur propre boîte de coursier. À l’inverse de la majorité des étudiants en géo-science, ils ne voulaient pas devoir passer par d’innombrables stages avant de trouver un travail qui leur conviennent, ils voulaient du concret, quelque chose qu’ils puissent façonner à l’image de leur âme, quelque chose qui allierait le sport et l’environnement. Ils en parlent à Paul, Raoul et Tristan, les patrons sont séduits par l’idée, par ces deux jeunes hommes plutôt discrets qui cachent une belle âme entrepreneuse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Ils proposent alors à Tristan de s’impliquer davantage dans la gestion de la société à Lausanne tout en lançant une franchise à Vevey, histoire de comprendre la boîte de l’intérieur et non plus seulement comme coursier à vélo. Les deux amis trouvent un ravissant bureau au centre de Corsier où ils rencontrent un homme qui vend des produits cosmétiques. La rencontre est heureuse, Marc et Tristan rempliront les heures creuses en gorgeant des seringues de crème pour le visage. « On commençait à démarcher les clients, à assurer les livraisons et pendant chaque moment de creux, on travaillait pour notre voisin. Tristan était bien plus méticuleux que moi, il a toujours été meilleur pour les tâches répétitives, moi je me déconcentrais au bout d’un moment. Lui parvenait à en faire entre 500 et 600 par heure. » vélocité Riviera était né. Tristan rigole, on sent le plaisir qu’ils ont à se remémorer ces moments.

 

Il est beau de les voir ainsi se souvenir des choses qui les ont liées, ces histoires d’amitiés, de filles et de soirées qu’ils partagent depuis plus de 10 ans. D’autant plus beau que, comme le dit la chanson, la vie sépare ceux qui s’aiment et avec le temps les moments qu’ils passent ensemble deviennent rares, on sent alors monter l’importance, la préciosité de cette soirée.

Un orchestre de manouche apparait au Bachibouzouk, on les écoute depuis le bar se passer les improvisations puis on sort de l’assommoir en direction du 77, bar éphémère mis en place pour la Fête. Sur la route, Marc me parle de son départ de vélocité, des choses qui lui ont données envie de renouer avec un métier plus proche de ses études. « Je suis parti car, une fois que la société avait été lancée, je n’y trouvais plus vraiment mon compte. Les tâches répétitives de la gestion quotidienne ne me parlent pas vraiment, ni le démarchage de nouveau clients. Alors j’ai postulé comme urbaniste à la ville de Vevey, avec le sentiment de pouvoir faire quelque chose de positif pour ma ville, de mener à bien des projets qui rendrait meilleure cette région que j’aime tant. Maintenant, je regrette parfois la simplicité de vélocité, de se lever le matin en sachant que ta journée sera peuplée d’actions concrètes, de dizaines de petits accomplissements. Au contraire de mon travail aujourd’hui, où les échéances sont à très long terme, où j’ai parfois l’impression de faire du sur place. »


Après le départ de Marc, Tristan doit assumer seul la gestion de vélocité Riviera, il travaille beaucoup, porte seul la société sur ses épaules. « Si on demandait à ma femme, elle dirait que je travaille trop. C’est étonnant parce que ni la journée, ni pendant la soirée j’ai le sentiment d’être préoccupé par mon travail mais, de temps en temps, la nuit, une fois couché, je repense aux livraisons, aux clients que je devrais contacter, aux choses qui se sont mal passées, et je n’arrive plus à dormir. Je me souviens d’un repas de Noël avec mes frères et mon père, c’était une grosse période de travail pour moi et j’étais si fatigué que je m’étais endormi à table. Alors, ma femme avait expliqué à ma famille pourquoi j’étais si crevé, elle leur avait parlé de mon boulot, des livraisons, des innombrables réunions avec les clients, de la dispatch que j’assure tout en m’occupant des taches administratives de la société. On ne parle pas beaucoup de soi dans ma famille, alors ils avaient été surpris que je fasse tout ça, ils avaient été étonné de l’importance de mon travail. Eux avaient seulement l’impression que je prenais mon vélo tous les matins pour aller me balader et que, de temps en temps, j’allais livrer des flyers. Ils n’avaient jamais imaginé ça comme un vrai métier, ils ne m’avaient jamais vu comme un chef d’entreprise à la tête d’une société qui demandait beaucoup de travail. »

Aujourd’hui, Tristan n’est plus seul, il a convié l’aide d’Adrien #201 pour gérer l’administration de l’entreprise. D’autant plus que la franchise grandit de mois en mois et décroche de nouveaux clients, notamment le futur nouvel Hôpital Riviera-Chablais. La soirée avance et leurs rôles s’inversent avec l’ivresse. Marc tente de raisonner Tristan qu’il est bientôt l’heure de rentrer parce qu’ils ont un rendez-vous important avec la Fête des Vignerons le lendemain. Tristan, lui, voudrait bien encore poser les coudes quelques heures sur le zinc et faire revivre le passé. Après une dernière bière, Marc gagne le bon sens de Tristan et ils me quittent sur leur cargo non loin desquels ils dormiront pour assurer les livraisons de vins le lendemain matin, avant que tous les fêtards ne se réveillent. 


 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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