Pascal est de ceux qui cachent leur vraie valeur, qui ne laissent apparaître qu’une partie d’eux-mêmes, qui tiennent les rênes de leur âme bien serrées. Qu’il y a-t-il derrière ces remparts dont le pont levis ne s’abaisse que rarement ? Comme dans tout bon château, ces murs protègent un trésor, une âme rare, une sensibilité de poète.  

LAURENT KÜNG  ·  11.03.2019

Je finis mon shift un peu avant lui, juste le temps de me changer et il entre dans le bureau dans son attitude habituelle, gestes brusques, mouvements précis, en moins d’une minute, il a défait son sac et il s’assoit sur le divan, quelques bières devant lui. Les autres partent, il ne reste plus que nous. Le dialogue s’annonce prolixe. Irrité, il m’explique qu’il était déconcentré aujourd’hui, qu’il n’était pas complètement maître de ce qu’il faisait. Il me parle alors de la zone, sorte d’état de grâce que les sportifs professionnels connaissent bien. « La zone, c’est le moment où tu contrôles toutes tes pensées et tes actions, où tu accomplis parfaitement chacun de tes gestes. J’ai découvert ça en lisant une interview de Wawrinka où il explique ces moments où son corps et son esprit convergent totalement vers le jeu, où il réussit tous ses coups, un moment proche de la transe. Un moment crucial où tu as l’impression que tu as le temps, comme si l’action ralentissait le temps.»

 

Mais, pour parvenir à de tels moments, il faut maîtriser totalement son art. Wawrinka a passé des années à répéter les mêmes mouvements, Pascal, lui, répète depuis dix ans les rues de Lausanne sur son vélo ; connaître les rues, connaître les clients, leurs adresses, être à l’aise sur son vélo, être bien dans son corps, connaître son matériel par cœur. C’est ainsi qu’un coursier peut parfois entrer dans la zone. Si un aspect manque, il perd sa concentration. « Si tu réfléchis à une adresse pendant que tu roules, tu anticiperas moins bien la trajectoire des voitures par exemple. J’ai jamais changé de cadenas depuis que je bosse à vélocité, son mouvement d’ouverture et de fermeture, il est imprimé dans mes mains. Ça m’intéresse aussi d’atteindre le geste parfait pour ouvrir et fermer mon sac de coursier, j’ai du l’ouvrir environ 40'000 fois durant ces dix ans à vélocité, j’aime bien ça parce que je sens que je suis hyper efficace pour le faire maintenant. Parfois, je m’entraine aussi à dire le moins de mot possible au dispatcheur, toujours dans cet esprit d’efficacité, ça m’amuse de faire ça.» 

Pascal Hunziker #89 sur l'avenue de Beaulieu, en 2014

Un être étrange ce Pascal, un être singulier qu’on ne voit que rarement, si l’on sait voir bien sur. On reprend depuis le commencement, il me parle de ses débuts à vélocité. Après un apprentissage d’employé de commerce chez Luc Recordon et une saison comme prof de snowboard à Crans-Montana, il postule chez nous. Mais pourquoi avoir voulu intégrer vélocité, Pascal ? « Apprenti, je voyais les coursiers à Lausanne, notamment quand j’apportais le courrier. Je les voyais attendre au milieu des costards-cravates et des secrétaires avec leurs lumières qui clignotaient. Ils juraient dans ce monde tout en en faisant partie. Ça m’intriguait beaucoup, ils étaient hors de tout, comme une communauté secrète tout en étant imbriqué dans la ville. J’ai eu un peu peur de postuler au début, j’avais peur qu’on me dise que je ne pouvais pas faire partie de ce monde, j’avais peur qu’on me refuse l’accès à cette communauté. Alors, quand je suis arrivé, j’ai tout donné, j’étais très exigeant avec moi-même, comme si on attendait énormément de moi. Et, une fois que j’étais intégré à l’équipe, j’ai assez vite senti que je devais aller au bout de ça, que je voulais creuser ce métier à fond. » 

« La zone, c’est le moment où tu contrôles toutes tes pensées et tes actions, où tu accomplis parfaitement chacun de tes gestes. »

Nous étions au début du mois de mai 2009, une époque qui lui semble lointaine aujourd’hui car, quand je lui demande s’il garde la mémoire de ses premières courses, il semble prendre conscience du temps qui le sépare de ses débuts. « Purée, c’était il y a dix ans, j’ai aucun souvenir de ça. Le souvenir le plus fort que je garde de vélocité, c’est quand Dom - Dominique Metz, ancien directeur - a démissionné. C’était pendant une séance, on était tous assis en tailleur, en cercle, et lui, debout, a commencé à nous parler de son départ, du fait qu’il voyait vélocité comme un endroit où beaucoup de gens ont trouvé une place qu’on ne leur accordait pas ailleurs. Il a pas réussi à finir sa phrase et a éclaté en sanglots. Là, j’ai compris qu’il y avait vraiment quelque chose de fort qui liait ces gens, qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. » Bien que touché par les émotions de Dom, Pascal n’est pas un adepte des effusions sentimentales mais plutôt du genre à tenir les rênes de son âme à deux mains, bien serrées comme un cheval qu’on musèle, pour la libérer à de rares occasions, lorsqu’il se trouve dans un champ assez large pour la laisser courir en pleine liberté, la laisser s’exprimer au grand air comme une bête sauvage. Mais lorsqu’il peut le faire, lorsqu’il laisse sortir ce qu’enferme son corps, émane de lui une lumière aussi forte qu’un phare dans la nuit, une lumière mémorable qu’on garde en soi comme une piste à suivre.  

 

On revient au vélo. « Le vélo me donne une indication sur mon humeur : quand je chante, c’est que je suis heureux. Quand je suis silencieux, c’est moins bon signe généralement. Sur mon vélo, je suis libéré, je chante, je pleure, je parle, je me fais des gags tout seul avec la ville en spectatrice. Il y a à la fois un lien et une distance entre la ville et un cycliste, on va suffisamment vite pour ne pas être trop confronté aux passants, mais on est assez lent pour qu’on puisse s’y sentir lié. Aussi, je réfléchis mieux quand je suis sur un vélo, ce que le vélo me donne comme sentiment, ce qu’il fait sur mon âme, ça m’excite encore, même après dix ans. Puis, j’ai toujours trouvé que le vélo rendait beau les gens. Ça leur donne un air altier, ça élargit leur âme et leurs poumons. » 

 

La soirée se prolonge, je lui demande s’il pense avoir apporté quelque chose à vélocité.  « Ce que j’ai apporté ? Je pense que j’ai fait perdurer un savoir-faire de l’exigence, une boite de coursier à vélo doit montrer, encore plus que les autres, sa fiabilité. Aujourd’hui, beaucoup de gens nous font confiance parce que d’anciens coursiers ont bossé dur pour gagner en crédibilité. Je pense qu’il faut être conscient de ça et tenter de faire au moins aussi bien qu’eux. »

« Là, j’ai compris qu’il y avait vraiment quelque chose de fort qui liait ces gens, qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. »

Pourtant, depuis quelques mois, Pascal n’est plus aussi présent qu’autrefois puisqu’il est de retour à l’école, une école de théâtre comme une nouvelle existence qu’il souhaite vivre vivement. « Après dix ans à vélocité, j’ai l’impression d’avoir fait le tour de ce que je peux apprendre ici mais j’ai surtout mis vélocité de côté parce que j’ai trouvé autre chose qui m’enthousiasmait à nouveau. Un jour, je suis allé voir une pièce de théâtre, c’était Richard III à l’Opéra de Lausanne. Pendant la pièce, j’ai été aimanté par l’acteur qui jouait le rôle principal, Lars Eidinger, je suis ressorti du théâtre en sachant ce que je voulais faire. Le lendemain, je cherchais les écoles professionnelles dans lesquelles je pouvais encore m’inscrire et aujourd’hui je suis à Serge Martin, à Genève. J’ai été touché par ce comédien parce que j’avais l’impression qu’il maîtrisait tout à la perfection et qu’ainsi, il pouvait être détendu, il pouvait se balader dans la pièce. Ça donnait envie. C’est pareil pour les coursiers d’ailleurs, un coursier à l’aise dans son travail, fluide et tout, un bon coursier donc, c’est quelqu’un qui donne envie. »

 

La nuit déjà bien engagée, nous repartons du bureau. Derrière lui, j’observe son corps remuant, rebondissant sur son vélo, les épaules ramassées contre ses oreilles. Au Tunnel, je pars à droite sur la Borde, lui continue tout droit. En se disant au revoir, il me lance encore quelques mots que je ne saisis pas, comme si le bouillonnement intérieur voulait s’exprimer encore, montrer encore son envie de bien faire. Puis, en remontant chez moi, je l’imagine crier seul dans le noir, comme le guet de la cathédrale, j’ai plus de freins ! J’ai plus de frein ! en descendant le Petit-Chêne comme une dernière farce aux âmes errantes dans la nuit lausannoise. 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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