Lundi soir, fin de journée à vélocité, Olivier range les quelques pièces de vaisselles qui trainent ça et là dans le bureau. Il clique les dernières livraisons, on éteint les lumières et on hésite ; une promenade avec son chien Yakko à Renens ou une bière à la Bossette ? Ce sera la Bossette, à quelques tours de roues d'ici. Les yeux encore un peu clos du weekend, il me raconte que quelques semaines avant d’avoir postulé à vélocité, il avait voulu travailler dans ce bar mais ils l’avaient refusé. Pas rancuniers, on s’installe sur le zinc en rigolant du monte plats qui siège derrière le bar.

LAURENT KÜNG  · 09.10.2019

On commande une bière et il me raconte ses premiers contacts avec les coursiers à vélo : « Ayant grandit à Genève, c’est d’abord dans ma ville natale que je les ai découverts, je les voyais passer dans la rue pénétré d'un sentiment confus d’admiration. Et puis, plus tard, je suis arrivé à Lausanne pour étudier les sciences de l’environnement à l’EPFL. J’étais aussi moniteur pour Défi Vélo – des cours de formation au vélo pour les écoliers et gymnasiens -  et dans le tour que je faisais pour accompagner les enfants et les ados, il y avait parfois un coursier de Lausanne qui venait présenter son travail. J’ai rencontré Manu #141 et Dorian #168 comme ça, ils ont été une bonne inspiration. J’avais aussi une vague connaissance de la livraison à vélo ayant travaillé comme coursier pour la Plateforme Bio. On partait depuis Cery très tôt le matin avec un cargo chargé de presque 100 kilos de légumes, on devait livrer les cantines des écoles avant sept heures du matin. »

 

Après avoir rencontré le sourire et la bonhommie de Dorian, Olivier s’aventure à postuler à vélocité. Une première fois, en mars 2015, il enverra son formulaire, on ne cherchait personne. Une seconde fois, il insiste, ça sera la bonne. En août 2015, il fait ses premiers shifts d’essais. Ce seront Alric #168, Jonas #146 et Alban #103 qui le formeront. « Je ne peux pas dire que j’étais vraiment sportif à cette époque, je ne me considère d’ailleurs toujours pas comme un sportif, je conçois plus volontiers la beauté du vélo dans la mobilité que dans le sport. Je me souviens avoir été extrêmement stressé. Il y avait beaucoup d’informations, je me sentais un peu sous l’eau. Je me rappelle seulement être passé par le sous voie de la place Chauderon, Alric m’avait dit qu’il avait l’impression d’être à Paris lorsqu’il il passait par là. Je me souviens également de ses mots ;  

 

il m’avait expliqué qu’un ascenseur, en allant et en sortant de chez les clients, c’est comme un bureau, c’est là que tu prépares ta paperasse, que tu remplis tes bulletins, que tu ranges et que tu organises ton sac. »

On engage alors ce garçon timide au rire un peu gêné, ce jeune homme à la peau tannée par les heures passées sur son vélo, au regard franc qui vous regarde avec beaucoup de bienveillance. Durant les premiers mois, il passera plutôt inaperçu, cantonné au coin du canapé, un peu embarrassé de lui-même dans le bureau, par peur de déranger, à cause aussi de ce sentiment qui l’habite, celui de se sentir inférieur aux autres coursier-e-s. Il ne se sent pas assez compétent. « J’avais l’impression d’être lent, je l’étais certainement d'ailleurs. J’ai mis du temps à m’intégrer dans le groupe, dans la famille de vélocité, en partie parce que j’avais le sentiment tenace de ne pas être légitime. D’autant plus j’étais exténué à la fin de chaque shift, je donnais tout ce que j’avais pendant la journée, je n’avais plus rien à donner pendant l’apéro. »

 

 

Les mois avancent, l’homme inquiet gagne en confiance mais c’est avant tout grâce aux championnats qu’il parvient enfin à se sentir à l’aise dans l’équipe de vélocité. Il les découvre à Vevey, en 2016, c’étaient les championnats suisses. La situation se dénoue, c’était le déclic dont il avait besoin; l’ambiance générale, la rencontre avec les autres coursier-e-s de suisses, la main race, Olivier est touché par ces championnats qu’il voit aujourd’hui comme une réunion de famille mais d’une famille qu’on aurait choisi, bien qu’on ne connaisse pas tout le monde, on retrouve des âmes amis, des têtes connues.

 

Puis, il y a quelques mois, Olivier commençait la dispo : « Pareillement à mes débuts comme coursier, je suis plutôt anxieux à la dispo mais je me rends compte que ce stress me fait perdre mes moyens et qu’il faut que j’apprenne à le gérer. Il y a deux types de stress, un premier, négatif, qui m’emmêle l’esprit et qui me handicape à la dispo, et un second, plutôt positif, qui me fait me concentrer entièrement dans mon travail.

 

C’est un stress qui nous réveille, qui nous oblige à être présent à ce qu'on fait à ce moment-là, c’est une mise au monde.

 

Je pense que c’est un sentiment que chacun de nous recherche en étant coursier-e à vélo ou en étant dispatcheur, un sentiment que nous aimons. C’est ce que j’aime également en travaillant dans les bars de salles de concert le soir. »

 

Aujourd’hui, un peu plus de quatre ans après ses débuts, Olivier est bien intégré dans l’équipe, comme une force tranquille, quelqu’un qui resplendit d’un éclat moins fort que certains, mais dont l’avis est écouté, un être que ceux qui parlent fort regardent du coin de l’œil pour savoir s’il approuve. « Le travail à vélocité me plait toujours beaucoup, le fait que chaque jour se construit de dizaines de petits accomplissements à court terme, mais parfois le travail intellectuel me manque, un travail qui serait lié à mes études. La dispo, c’est un travail intellectuel, mais d’une autre manière, ça se joue plutôt sur la capacité à réfléchir vite et à plusieurs choses à la fois, c’est du sport de cerveau, ce n’est pas de la réflexion lente et profonde. Sinon, un nouveau projet qui pourrait m’enthousiasmer après vélocité, ce serait de créer un collectif de maraichage, ça me plairait beaucoup. »

Il fait nuit désormais, ces nuits d'octobre qui arrivent de plus en plus tôt chaque jour après avoir ravi le ciel d'une lumière basse et ancienne, cette lumière orange qui enflamme nos coeurs une dernière fois avant que l'hiver n'arrive. Olivier rentre chez lui, son chien l'attend, une dernière course avant la nuit.

 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

  • Noir Facebook Icône
  • Icône social Instagram
  • Noir Twitter Icon
  • Noir LinkedIn Icône