On nous demande souvent, la langue un peu vipère, pourquoi est-ce que vous roulez pas avec les vélos de vélocité ? Pourquoi la société ne s’arme-t-elle pas d’une flotte de vélos avec lesquels les coursier-e-s feraient les livraisons ? La raison est simple : parce que les coursiers n’y toucheraient pas, on préfèrera toujours rouler avec son propre vélo

LAURENT KÜNG  ·  17.06.2019

On nous demande souvent, la langue un peu vipère, pourquoi est-ce que vous roulez pas avec les vélos de vélocité ? Pourquoi la société ne s’arme-t-elle pas d’une flotte de vélos avec lesquels les coursier-e-s feraient les livraisons ? La raison est simple : parce que les coursiers n’y toucheraient pas, on préfèrera toujours rouler avec son propre vélo – en échange vélocité paie 1 franc par heure passée sur son vélo aux coursiers. Alfred Jarry disait souvent que le vélo était le prolongement minéral de son corps - il partageait son temps entre ses trois passions : la bicyclette, les pistolets et l’absinthe – et, lorsqu’on est heureux de son vélo, qu’on le connaît depuis longtemps comme deux vieux amis connaissent les défauts de l’autre, on comprend facilement cette phrase. Lorsque je saute sur mon vélo le matin pour aller travailler, je me sens bien. Cette soudaine fluidité du corps sur le vélo me revient comme une joie nouvelle, comme une joie oubliée pendant la nuit, comme si chaque matin je redécouvrais le bonheur de retrouver la selle, le guidon et les pédales de mon vélo, semblable à un couple amoureux encore après des années de vie commune, deux personnes qui auraient plaisir à se réveiller tous les matins et à amorcer chaque journée avec le paysage du visage de l’autre comme première lueur du jour.

 

Comme les mystères de l’amour restent cachés dans l’âme de chacun, le goût du vélo de travail idéal est propre à chaque coursier. Déjà, parlons du cadre : les plus vieille école d’entre-nous préféreront un cadre en acier. Il a le mérite d’être élégant grâce à la finesse de ses tubes et d’être souvent bon marché. En revanche, un cadre en acier est généralement plus lourd et plus élastique qu’un cadre en alu ou en carbone. Puis il y a les adeptes du carbone : cadre léger, rigidité maximale par contre les cadres en carbone sont souvent plus cher et peuvent se casser facilement en cas de choc. L’alu semble un bon équilibre entre les deux : plus rigide et plus léger que l’acier, moins sensible aux chocs et moins cher que le carbone. Quand au titane, au bambou ou à tous les autres matériaux avec lesquels on peut fabriquer des cadres de vélos, je dois avouer que je ne les ai jamais roulé.

 

Vient ensuite la question du guidon et celle des freins, guidon droit ou guidon de route ? Freins à disque ou freins sur la jante ? En ce qui concerne les freins, ceux à disque ont le mérite de freiner uniformément, aussi bien sous la pluie que par beau temps, sous la neige ou dans l’orage alors qu’on perd en freinage sur la jante quand les conditions se détériorent. Aussi, les disques ont l’avantage de ne pas abimer la jante, les roues durent ainsi plus longtemps. Le seul avantage qu’on pourrait trouver à freiner sur la jante c’est une plus grande facilité d’entretien du système de freinage. On comprend aisément comment des freins à étrier ou des v-brakes fonctionnent et se réparent alors qu’il faut une petite initiation pour les freins à disque. Concernant le guidon, il y a deux écoles, le guidon droit ou le guidon de route. Là, il s’agit uniquement d’une question de sensation, de style et de sensation.

 

Alors, avoir un bon vélo, ça sert à quoi ? Un ancien coursier dirait que ça ne sert à rien, que si ton vélo est moins bien que celui des autres, il suffit d’appuyer plus fort qu’eux sur les pédales, qu’au final c’est celui qui aura appuyé le plus fort qui gagnera. Mais, puisqu’on ne peut pas tous avoir la foi dans la puissance unique de son corps, avoir un bon vélo ça peut servir à se dire que l’énergie que l’on voue à faire avancer son vélo n’est pas gâchée par quelques bruits suspects des roulements ou par des frottements dans l’axe de pédalier, que l’énergie qu’on donne en appuyant, en tirant de toutes ses forces sur son vélo sert le but unique que l’on vise : nous faire avancer le plus rapidement possible. Avoir un bon vélo, c’est une bonne raison de ne plus trouver d’excuse de ne pas aller vite, on ne peut plus se plaindre de ne pas avancer pas à cause de la médiocrité de son matériel, on devient responsable de la vitesse à laquelle on roule.

 

Les coursier-e-s chercheront généralement à trouver un bon équilibre entre un vélo honorable sans qu’il soit trop précieux. En effet, on maltraite nos vélos au travail : on les jette contre les murs, on les cadenasse et décadenasse cent fois par jour, on roule en hiver sur le sol gelé, sur le sel jeté sur la route, on roule dans la neige, on tombe dans la neige, on jette son vélo dans la neige parce qu’on est énervé, on oublie de faire des services à son vélo parce qu’on a la flemme et tout autre type de maltraitance quotidienne. Mais, en même temps, personne ne souhaite rouler sur une croûte, on aurait l’impression de perdre son temps et, un des plaisir qu’on a à pédaler sur un vélo, c’est celui de l’efficacité, c’est l’impression d’aller vite, aussi vite qu’on pourrait aller grâce à la force unique de ses jambes.

 

De manière générale, on peut dire qu’un bon vélo, ce n’est pas qu’une question de poids, de rigidité, de prix ou d’éclat, un bon vélo c’est un vélo qu’on aime, avec lequel on se sent bien, un ami qu’on a plaisir à revoir tous les matins et qui nous porte de son mieux vers notre destination, un bon vélo ça s’apprivoise, on apprend à l’aimer avec le temps et l’aventure, on éduque son corps à se sentir bien lorsqu’il se pose dessus. Un bon vélo, c’est un vélo qui prolonge le corps, comme le disait justement Jarry.

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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