Il pleuvait froid, il pleuvait droit, il ventait fort mais Marin #212 revenait de Martigny à vélo. Il y avait passé la nuit, une courte nuit de repos après avoir fait le tour du Mont-Blanc la veille, un autre dimanche pluvieux, 340 kilomètres pour 8800 mètres de dénivelé...

LAURENT KÜNG  · 13.11.2019

L'auteur

 

Il m’annonce ça en toute décontraction, le visage un peu plissé des efforts de l’avant veille, car Marin, malgré l’envie, l’enthousiasme et l’énergie qui le caractérisent porte toujours le visage du réveil, celui qui semble plissé et assoupi alors qu’en lui, bien caché à l’intérieur, tout rayonne, tout bouillonne d’une ardeur étincelante.

 

Marin est de ces hommes qui semblent n’être pas qu’homme mais allégorie, une apologie de ce que la peine fait de bon à l’homme ; contre le confort, contre l’endormissement de la joie et des sens, il est aujourd’hui celui qui incarne au mieux un esprit qui a fait la réputation de vélocité;

 

un esprit de persévérance, une foi dans la conquête de l’inutile, une idiotie lumineuse lorsque tout nous pousse à abandonner mais qu’on continue. 

 

La pluie, la neige, le vent, le froid, le chaud, les kilomètres, il a mal et il aime, il sourit même. Mais Marin n’a pas toujours été ainsi, revenons un peu en arrière.

 

À 17 ans, un jeune homme débarquait à Lausanne, après avoir grandi dans le 11e arrondissement de Paris, il venait pour y étudier le design industriel à l’ECAL. À peine installé, il cherche un travail qui pourrait le nourrir à côté de ses cours et, puisqu’il semble habitué à la criée des marchés parisiens, il se lève un matin et entre seul à six heures un samedi matin sur la place de la Riponne, il attend que les stands s’installent et en choisit un au hasard. Ce sera le stand de la famille Blondel, paysans de Crissier, le stand qui avait l’air le plus accueillant ce jour-là, ou est-ce simplement le premier à s’être installé. Le jeune parisien leur propose ses services mais, en bon vaudois dont la prudence est la maître pensée, la famille Blondel n’engage pas ce jeune homme peut-être trop cavalier à leur goût. Alors Marin, le cœur déçu, se console en découvrant les ramequins au fromage, seul sur un banc de la Riponne. Puis, peut-être par pitié, ou peut-être parce qu’ils avaient finalement perçu la noblesse de l’âme de Marin, ils reviennent vers le garçon et l’engagent pour la matinée, une matinée qui dure depuis plusieurs années.  

 

 

 

 

 

À cette époque, Marin habitait au Chalet-à-Gobet et, puisqu’il lui fallait un moyen de transport pour se rendre à l’ECAL, il avait embarqué son fixie parisien dans ses bagages. Après quelques temps et des remontées pénibles après l’école, il découvre les vitesses alors que les reliefs se révélaient à lui. Il prend alors goût au vélo, ses trajets journaliers entre le Chalet-à-Gobet et Renens ne lui suffisent plus, il lui en faut davantage, il postule à vélocité, une première fois. On manque l’occasion de l’engager. Et puis, l’envie grandissant, il postule une seconde fois. Ce sera la bonne. De ses shifts d’essai, il ne se souvient de rien, sauf peut-être d’une tarte à la crème mangée à Lonay lorsque Nico #149 lui annonçait qu’ils pouvaient prendre une petite pause, on découvrait sa gourmandise en même temps que ses talents sur un vélo, on l’engageait.

 

Rapidement, il se sent à l’aise au travail alors que d’autres jeunes coursier-e-s ne dorment pas de la nuit avant ou après leurs premiers shifts. «T’es pas stressé ?» lui demandait Pascal #89 alors qu’il présentait un calme inhabituel aux rookies. Il avait répondu que non, sans plus d’explication, l’habitude du stress du marché peut-être, ou, probablement, le flegme des personnes humbles et talentueuses.

 

Alors il roule, et plus il roule, plus il aime ça. Le job de coursier ne lui suffit plus, il lui faut plus de kilomètres, plus de longueurs, plus de difficultés. Ainsi naît un nouvel enthousiasme chez lui, les courses de longues distances à vélo, en autonomie totale.

 

Âgé d'à peine plus de 20 ans, il termine, par deux fois et dans le temps imparti, la fameuse Transcontinentale, une course qui, historiquement, ralliait Londres à Istanbul, mais dont le parcours a souvent changé depuis quelques années.

 

Plus de 4'000 kilomètres à travers les vallées, les cols et plaines d’Europe. Puis, lorsque la Transcontinentale n’a plus suffit, il est parti pour le Kirghizistan, à vélo toujours, pour rejoindre le départ d’une course à travers les montagnes et le désert du Pamir, 1 700 kilomètres pour 30 000 mètres de dénivelé positif sur des routes faites de pierres plus que de graviers.

 

La rumeur courrait, la légende était en route : on raconte qu’on a croisé le maillot rouge de vélocité dans le désert kazakh, un jeune homme blond, la langue enflée qui voyageait sans sacoche depuis des jours, qui courrait contre la seule ombre qu’il avait trouvé dans les alentours, la sienne. On raconte qu’on l’a vu traverser l’Europe en moins de douze jours, ne s’arrêtant que pour dormir quelques heures dans les cimetières, se nourrissant de kebab et se lavant les dents sur son vélo, en roulant, sans s’arrêter de rouler, jamais. On raconte encore qu’on l’a vu coudre son pneu arrière dans les montagnes kirghizes et rouler pendant deux jours sur une cicatrice pour finir la course, avec l’angoisse constante que sa réparation de fortune n’explose.

 

Et puis, on a commencé à comprendre, derrière ce nom peu commun, ce nom de Marin, derrière ce visage poupon et cette mine ingénue, se cache un peu de sang d’une lignée célèbre : celle des Saint-Exupéry. Petit fils du cousin d’Antoine, fils de Patrick de Saint-Exupéry et de Marie-Pierre Subtil, tout deux grands reporters, Marin a hérité de l’amour de l’aventure qui a bâti la réputation de la famille. Et il la porte sur ses épaules, il l’incarne cette renommé, humblement, en traçant sa voie propre, en tentant de faire parler sa voix au mieux, au plus loin comme un nain porté sur les épaules des géants.

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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