Quand j’arrive au Café de l’Europe, Paul est déjà là, attentif à la conversation des trois piliers devant lui. L’œil malin, il me rapporte les théories des trois soiffards qu’il écoute depuis un quart d’heure, le temps que les autres arrivent. Quelques minutes plus tard, des pognes de charpentier poussent la porte du Café, il nous cherche de son regard tendre comme celui d’une mère oiseau qui viendrait nourrir ses enfants, c’est Tristan. Puis on entend le bruit d’un Brompton qui se plie comme on range ses clés dans sa poche, les gestes rapides, le corps agile, c’est Raoul. Tout le monde est là, ça peut commencer.

LAURENT KÜNG  · 04.06.2019

Quand j’arrive au Café de l’Europe, Paul est déjà là, attentif à la conversation des trois piliers devant lui. L’œil malin, il me rapporte les théories des trois soiffards qu’il écoute depuis un quart d’heure, le temps que les autres arrivent. Quelques minutes plus tard, des pognes de charpentier poussent la porte du Café, il nous cherche de son regard tendre comme celui d’une mère oiseau qui viendrait nourrir ses enfants, c’est Tristan. Puis on entend le bruit d’un Brompton qui se plie comme on range ses clés dans sa poche, les gestes rapides, le corps agile, c’est Raoul. Tout le monde est là, ça peut commencer.

 

Honneur aux anciens, Tristan #09 ouvre les débats en me racontant son engagement, en 2001. « Un copain de ma sœur, Gustave #03, lui avait proposé de venir rouler à vélocité, il lui avait dit que ça ferait du bien à ses jambes en X de coureuse de fond. J’ai entendu ça et j’ai appelé Blaize tout de suite. J’étais au gymnase à ce moment-là, je roulais juste un shift le mercredi après-midi après l’école. Ensuite, j’ai pris une année sabbatique à la fin de mon gymnase, histoire de pouvoir rouler davantage. C’était une période fiévreuse, on était que deux sur la route et on acceptait tous les urgents qui tombaient. Swissconnect était assez peu développé, on allait souvent livrer loin à vélo, en laissant l’autre faire toutes les courses du centre. J’avais le numéro de Blaize sur le pare-boue avant pour le donner aux clients quand ils appelaient, c’était le début. On était très peu, on devait rouler, répondre aux clients et se dispatcher en même temps. »

« C’était une période fiévreuse, on était que deux sur la route et on acceptait tous les urgents qui tombaient.»

Le serveur arrive, on commande à manger : saucisses de Vuarrens pour les deux originaires du Gros-de-Vaud, tartare de bœuf pour le Valaisan. Ils se demandent si les tranches au fromage ont disparu de la carte, on les sent habitués au lieu. Cette impression sera confirmée plus tard lorsqu’ils me parleront d’une période difficile de vélocité, peu après avoir repris la direction de la société, où le café de l’Europe était devenu leur refuge. Mais il est encore trop tôt, nous y reviendrons plus tard.

 

Le temps que les assiettes arrivent, on parle de la rencontre entre Paul #66 et Raoul #94. Tout sourire, Raoul commence en chambrant Paul : « Il faut savoir que quand j’ai rencontré Paul, il fumait des clopes et il avait une Peugeot 205 - on est bien loin de l’excellent cycliste qu’il deviendra plus tard. » Paul riposte en parlant du passé de pilote de motocross de Raoul. 1-1. « À ce moment je cherchais quelqu’un pour m’aider en maths dans le cadre de mes études d’ingénieur, Paul était en maths à l’EPFL. En même temps, j’organisais une course de VTT - ArnonBike - et j’ai proposé à Paul d’intégrer le comité même s’il ne faisait pas encore de vélo à ce moment. » Le premier lien était tissé, l’histoire pouvait se mettre en marche. Paul passe de l’aviron au vélo, Raoul tente l’aviron mais, après quelques coups de rames dans le dos de ses partenaires, décide de rester au vélo. Grâce aux cours de Paul, Raoul obtient son diplôme d’ingénieur alors que Paul se met à douter des maths. Ils décident de travailler ensemble, d’abord en imaginant un service de cyclomessagerie en direction de l’Afrique puis, lorsqu’ils se sont rendus compte que l’idée était peut-être saugrenue, ils décident d’ouvrir une société de livraison à vélo en Romandie. Ils contactent Dominique, alors patron de vélocité, qui leur propose de venir travailler à Lausanne, apprendre des aînés pour agir à leur manière ensuite. Paul accepte la proposition et vient travailler à Lausanne, 50% sur le vélo, 50% au bureau. Il y découvre un esprit, une manière de penser, un monde amical jusque-là inconnu. Après quelques mois d’apprentissage, Paul et Raoul refusent l’offre d’ouvrir une succursale de vélocité à Yverdon-les-Bains et fondent Poste-it, comme une volonté de créer sa propre histoire tout en s’inspirant des anciens, des nains sur les épaules des géants disait-on au Moyen-Âge.

« (...) Dom admirait leur esprit d’initiative, leur volonté et, malgré les difficultés, la foi qu’ils avaient eu de créer une entreprise de livraison à vélo à Yverdon alors que les études de marché les donnaient perdants.»

Le lien était noué et entre 2007 et 2010, les échanges entre vélocité et Poste-it seront nombreux. Ils imaginent le service Dring Dring ensemble – à savoir la livraison de commissions à domicile depuis les supermarchés – ou partagent leur expérience sur les premiers cargos construits par Bullitt. Ils avancent main dans la main. Puis, en 2010, Dominique propose à Paul et Raoul de reprendre vélocité, de mettre leurs efforts en commun, de fusionner leur projet pour devenir une seule et même entité. Comme les fils dont il aurait voulu être fier, Dom admirait leur esprit d’initiative, leur volonté et, malgré les difficultés, la foi qu’ils avaient eu de créer une entreprise de livraison à vélo à Yverdon alors que les études de marché les donnaient perdants. Les deux loustics acceptent et s’associent à Xavier #46 – alors responsable opérationnel de vélocité, connu pour son cerveau d’ordinateur à enregistrer et gérer des courses, et à Tristan que Dom ressort de son chapeau sans que celui-ci ne s’y attende vraiment. Tristan évoque le souvenir de ce moment : « Je dis souvent qu’il y a des choses qu'on peut remettre à plus tard et d’autres opportunités qu’il faut savoir saisir quand elles surviennent. À ce moment, je pensais plutôt continuer sur la voie de mes études, quelque chose en lien avec les géosciences, mais je me suis dit qu’on ne me proposerait peut-être pas deux fois de reprendre la direction de vélocité. Alors, j’ai rejoint Paul, Raoul et Xavier. » À peine un an plus tard, Xavier quittait vélocité en les laissant les trois à la barre.

« Paul et Raoul ne connaissaient pas encore Tristan, mais une belle amitié naîtra et, sans le savoir, sans se connaître, ils partageaient des idées similaires quand ils ont repris la société.»

Le serveur commence à débarrasser les assiettes, on recommande quelques bières. Les blagues fusent entre eux, ils sont beaux à voir, à se retrouver ici dans ce café qui les a vu autant jubiler que douter sur vélocité, il est agréable de les entendre se raconter de vieilles anecdotes, à tenter de me faire relater ici les histoires douteuses de chacun, à faire renaître le passé comme s’ils y étaient encore, en 2010, quand tout a commencé pour les trois. Paul et Raoul ne connaissaient pas encore Tristan, mais une belle amitié naîtra et, sans le savoir, sans se connaître, ils partageaient des idées similaires quand ils ont repris la société. Peut-être un dernier bon coup du flair de Dom pour vélocité. J’ai le sentiment de disparaître, ils ne sont plus que les trois à se retrouver dans toute la grandeur du passé qui a vu grandir leur relation, comme trois amis qui se revoient après de longues années solitaires, heureux de se retrouver comme on fait revivre une joie ancienne, confiants et admiratifs des choix que les autres ont fait pour mener leur vie.

 

Puis on évoque la période de transition qui a suivi le départ de Dominique. Une période sensible, un sujet encore douloureux aujourd’hui. Cette période à peine évoquée que la conversation s'intensifie, sans que le ton augmente, le temps n'est plus à la colère, mais on sent que le doute a été intense à ce moment, que le souvenir des sentiments est encore bien présent. Une période trouble qui a vu partir nombre d’anciens coursiers qui ne se retrouvaient plus dans ce que devenait vélocité sous l’impulsion des trois nouveaux patrons mais qui, en même temps, en ravissait d’autres. Une entreprise ressemble aux gens qui la dirigent. Comme le dit Paul, on confond souvent l’horizontalité à la transparence ; vélocité n’est pas horizontal puisqu’il y a des gens dont le pouvoir de décision prévaut mais c’est une organisation transparente où la voix de chacun peut être entendue et prise en compte. L’équipe change, certaines figures emblématiques de l’ancien vélocité prennent la porte, d’autres prennent leur place. Pas facile pour les trois patrons de reprendre confiance en eux après cette période difficile. Même si depuis des années tout se passe bien, ils gardent les séquelles de cette période, une certaine vulnérabilité, comme après une chute en VTT, comme un amour brisé, on perd la confiance, et ça prend du temps à revenir. 

Mais, après ces temps difficiles, après cette période chagrine, peu à peu la confiance revient. Une nouvelle équipe se forme, une nouvelle communauté est créée. Paul me parle de ce sentiment heureux qui l’habite lorsqu’il regarde autour de lui et qu’il se sent encouragé et épaulé dans ce projet qui est en partie le sien. « En fondant Poste-it avec Raoul, j’avais l’impression de partir en voyage à vélo. On avait un peu d’argent de côté et on a tenté cette aventure à deux. Ensuite, ça a grandit et ça me touche toujours beaucoup de voir des gens rejoindre ce projet. C’est comme dans Forrest Gump, tu décides de courir tout droit sans trop savoir pourquoi, avec la seule intention de vouloir avancer et tu te rends compte que ça parle à d’autres gens, que des gens décident de t’accompagner dans ta course et de prendre part au projet. C’est aussi pour cette raison que ça m’attriste beaucoup d’en voir certain-e-s partir, quand ils arrêtent de croire à ce projet. J’ai l’impression que ça me concerne personnellement.  Mais le job est difficile, les salaires sont ce qu'ils sont, on ne peut pas mener les gens là où ils n’ont pas envie d'aller. C’est d’autant plus plaisant de voir que des gens y croient avec nous et restent à nos côtés. »

 

On revient au présent, ici au Café de l’Europe. Aujourd’hui, après neuf années à la tête de vélocité, les trois patrons lâchent un peu de leste, chacun à sa manière. Raoul a ouvert il y a quelques années Version Originale Cycles, magasin de vélo à Yverdon, Tristan travaille désormais à 60% pour avoir le temps de s’occuper de son fils Sasha tandis que Paul partira tout prochainement en voyage à vélo pour les six prochains mois en direction de l’Asie. Alors ils laissent de la place à qui veut en prendre, et notamment à Jean-Sébastien #161 qui a rejoint la direction l’année passé pour épauler les trois mousquetaires. « Aujourd’hui, on sert de béquille aux gens, quand on enlèvera la béquille, les gens vont tituber un peu et ce n’est pas à ce moment-là qu'il faudra se moquer d'eux, ensuite ils réapprendront à marcher seuls. » nous explique Paul dans son langage imagé.

 

Il est étonnant de voir comme les vies se forment parfois, le hasard et l’intuition de Paul qui l’a fait entrer dans le comité d’ArnonBike sur un coup de tête et qui l’a mené jusqu’ici aujourd’hui, le choix de Tristan de ne pas laisser passer cette chance de donner un nouveau visage à vélocité, les faiblesses de Raoul en maths qui l’ont indirectement transporté jusqu’ici, jusqu’à m’engager pour que j’écrive leur histoire commune, cette belle histoire d’amitié et de vélo entre ces trois hommes sensibles au bien-être de leurs coursiers, conscients de leur force mais acceptant leur vulnérabilité, reconnaissants des femmes et des hommes qui ont cru en leur projet et qui les ont soutenus jusqu’à aujourd’hui.

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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