Il y eu Kasia #21, la première, Joséphine #59, la championne, Caroline #67, la future journaliste, Shirin #73, la première dispatcheuse, Laure #128, la tenace, Fabienne #140, la tête dure, Line #166, l'obstinée, Clivia #203, la vététiste. Et puis toutes les autres qui ont participé autant que les hommes à la création, à la qualité, au développement de vélocité jusqu’à ses vingt ans cette année. Comment se sentent-elles, comment se sont-elles senties dans ce métier, dans cette équipe majoritairement masculine, c’est que je leur ai demandé.

LAURENT KÜNG  ·  10.09.2019

 

 

 

 

 

 

Johanna #216, Fleur #231, Lison #233 et Aude #219 de gauche à droite

Aude, coursière à Lausanne depuis septembre 2018, me raconte qu’elle entend souvent dire qu’elle est courageuse, courageuse de faire ce métier, courageuse de travailler sous la pluie, sur la neige, dans le vent. « Le problème c’est que je ne sais jamais si on me complimente, si on me félicite parce que je suis une femme ou parce que je suis coursière. » En effet, en tant qu’homme, on me dit également que je suis courageux de faire ce métier, on me demande si tel ou tel colis n’est pas trop lourd pour le transporter à vélo, on me propose sans cesse de m’aider, mais la donnée n’est pas la même. Pour un homme, la lisibilité de ces remarques est univoque, pour une femme elle est double. Leur dit-on ça parce que ce métier est difficile pour une femme, ou seulement parce que c'est un métier exigeant. Johanna #216 m’explique que parfois ces remarques la font sourire, qu’elle les prend comme un homme pourrait les prendre, comme une preuve d’admiration d’avoir le courage de faire ce travail difficile mais selon son humeur ou le ton avec lequel ces remarques sont dites, le sentiment est différent. « Je peux avoir l’impression que certaines personnes pensent que c’est le fond du panier de faire ce travail pour une jeune fille, comme si ça n’était pas adapté à ma condition de femme, d’étudiante, que ça serait beaucoup plus valorisant de travailler comme serveuse dans un t-room pour moi. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Céline #175 lors des championnats suisses à Lugano, avec ses deux enfants

 

Anne #80 me raconte qu’en découvrant vélocité en été 2008, en roulant ses premiers shifts à Lausanne, elle portait autant d’admiration pour les femmes que pour les hommes qui travaillaient alors. À cette époque, ses héroïnes s’appelaient Joséphine #59 – triple championne du monde des coursières -, Caroline #67 ou Shirin #73, avec le sentiment qu’à vélocité, on n’a jamais fait la différence entre une femme et un homme. Pareil pour Aude #219 qui me parle de Line #166 qu’elle voyait rouler dans les rues difficiles de Lausanne : « Ça faisait un moment que je voulais travailler à vélocité et je croisais parfois Line qui roulait à Lausanne. Ça me donnait confiance, c’était inspirant de voir une femme rouler, je me disais qu'on pouvait aussi faire ce travail. Maintenant, j'espère porter ça aussi sur mes épaules quand je roule à Lausanne, ça serait génial si je pouvais inspirer les futures coursières à postuler, qu'elles se disent la même chose que je me suis dit en me voyant rouler à Lausanne. J'ai une certaine fierté de porter ça sur moi, en plus de mon sac à dos et des livraisons, une volonté de montrer l'exemple, et j’ai l’impression que je ne suis pas la seule à ressentir ça. Malheureusement, ça reste plutôt exceptionnel, pour le moment les clients sont plutôt surpris de voir une femme débarquer chez eux. »

Fanny #81 montant avec panache la rue du Valentin

Fleur #231, fraichement embarquée dans l’équipe depuis juillet 2019, me raconte ses premières impressions : « Pour ce qui est d’être une femme qui travaille dans une équipe d’hommes: j’avais conscience, avant d’intégrer l’équipe, que je mettais les pieds dans une sorte d’antre masculine mais j’avais une très bonne impression de ce que cela pourrait donner. C’est à dire que je voyais plus le truc comme un QG de personnes sympas, ouvertes d’esprit et surtout fan de biclou qu’un boyz club de mecs lourds et louches. C’est effectivement ce que je ressens encore maintenant. Je pense que l’état d’esprit général chez vélocité est à la sympathie et à la bienveillance et c’est vraiment agréable. Mais être une femme qui débarque chez vélocité c’est tout de même impressionnant. Je me suis posée beaucoup de questions sur mes capacités qui me semblaient tellement inférieurs à celle des hommes et ainsi je me suis cent fois retournée cette question dans ma tête : pourquoi me prendraient-ils moi puisque je ne vais jamais autant assurer qu’un homme qui roule bien et ainsi mettre des bâtons dans les roues de toute l’équipe? ».  C’est une impression répandue de penser qu’en tant que femme nous ne sommes pas assez fortes, pas assez vaillantes pour faire le même job qu’un homme. Mais j’ai ce sentiment en tête tout en sachant qu’il est faux ! J’ai été traversée par ce genre de considérations mais elles disparaissent peu à peu, j’ai surtout envie de me donner à fond et de voir mon niveau progresser petit à petit. En tout cas, je ressens pas mal de fierté à représenter vélocité en tant que femme. À chaque fois je suis heureuse de montrer qu’on peut tout à fait avoir des jobs qui semblent d’ordinaire réservés aux hommes. Mais si nous sommes si bien acceptées par les clients et les autres hommes avec qui nous bossons, est-ce peut-être parce que nous sommes des exceptions ?»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Clivia #203 au guidon de son tandem lors des championnats suisses à Lugano

Au contraire, j’ai le sentiment que plus il y aura de femmes qui travailleront à vélocité, plus il paraîtra ordinaire qu’une femme fasse ce métier, moins le sexisme latent aura de voix. C’est pourquoi vélocité tente de valoriser les candidatures féminines, pour qu’au final, on ne fasse plus de différence entre les femmes et les hommes. Avoir droit à l'indifférence, c'est ce qui serait idéal, que je n’ai pas besoin d’écrire cet article tant il paraitrait évident qu’une femme soit coursière à vélo, qu’une femme, une jeune fille, une maman puissent être coursière sans que certain.e.s se demandent si là est leur place. L’indifférence et la même admiration que certains vouent aux coursiers à vélo. Qu’on regarde passer une coursière dans la rue, l’air ébahi, non pas parce qu’elle est une femme mais parce qu’elle est coursière et le jour viendra, soudainement. Que les coursières d’aujourd’hui deviennent les héroïnes des prochaines, que les prochaines continuent de faire grandir la réputation des coursières de vélocité.

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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