Vous iriez au bureau, vous, un jour de congé ? Pour une raison mystérieuse, à vélocité, c’est une pratique courante car il est un esprit rare qui règne entre les murs de nos locaux, une atmosphère de compagnonnage, d’amitié énigmatique, puisqu’elle peine à être définie tout à fait, débouchant fréquemment sur ces fameuses chistoles, ces fêtes de coursiers. Récits de quelques-unes qui furent mémorables.

LAURENT KÜNG  ·  12.08.2019

« En commençant à travailler à vélocité, je ne me doutais pas que ce travail prendrait une telle importance dans ma vie. » C’est une phrase que j’ai souvent entendue en m’entretenant avec les différentes personnes dont j’ai tressé le portrait jusqu’ici. On découvre un esprit particulier à vélocité en intégrant l’équipe, du moins je pensais que c’était singulier à vélocité puis, en lisant les récits des premiers aviateurs français de l’aéropostale - Vol de nuit de St-Exupéry ou L’équipage de Kessel notamment -, j’y ai découvert un esprit parent. Il y a, tout d’abord, la valeur sacrée du courrier. Il faut souvent vouloir atteindre un idéal pour pouvoir se surpasser, pour aller au-delà de soi-même, cette valeur, nous la trouvons dans les colis que nous devons livrer. Comme les aviateurs ont ouvert de nouvelles voies, ont traversés les Andes au péril de leur vie car ils considéraient que le courrier devait passer à tout prix, que le courrier devait être livré comme une raison valable d’aller chercher plus loin dans ce qu’on peut faire, pour aller déceler l’aventure en soi-même. Un jour, Mathieu Vidard, un animateur radio de France Inter, me disait qu’il ressentait une émotion particulière lorsque la lumière rouge symbolisant le direct était allumée, sans savoir si on l’écoutait ou non, que cette lumière rouge l’entourait de l’aura nécessaire pour que sa langue se délie et qu’il redevienne tous les jours ce personnage qu’il s’est créé comme animateur radio. Il y a un esprit semblable lorsqu’on enfile le maillot, le sac de vélocité et qu’on nous confie un colis. Il faut croire que ce qu’on livre est important, même si ça ne l’est pas toujours, pour ressentir la beauté du messager, pour sentir l’importance de la transmission de ce paquet. Lorsqu’on porte le maillot, on ne se sent plus simplement soi-même, on ressent en soi la valeur des coursières et des coursiers qui l’ont porté auparavant, ces personnes qu’on admirait avant de commencer ce travail et dont on sent encore la force aujourd’hui.

 

Et puis, il y a la difficulté du travail. Bien sûr nous ne risquons pas notre vie comme les aviateurs le faisaient - bien que des cyclistes meurent ou se blessent gravement tous les jours sur les routes de Suisse -, mais il y a la sueur des pentes lausannoises, la peur de descendre sous une pluie tonitruante, sur la neige tapissant la route. Et c’est là que survient l’amitié, dans l’admiration mutuelle que chacun porte à l’autre de faire ce métier difficile que nous aimons tant. « Ces hommes là sont heureux parce qu'ils aiment ce qu'ils font, et ils l'aiment parce que c’est dur. » dit Kessel dans L’équipage. 

 

À quoi tient alors cette amitié ? On l’a dit, à la difficulté du travail. Mais elle tient surtout à quelque chose qui nous surpasse, une joie ancienne, une âme et une envie commune de ne pas aimer les choix trop faciles qui nous mènent à une vie somnolente, un amour commun de la souffrance pour sentir l’air rentrer fort dans ses poumons, le froid cingler la peau, la chaleur brûler la chair. Un amour commun de se sentir vivre d’une vie intense à l’intérieur des saisons, d’apprendre à les aimer toutes, de se réjouir de l’hiver en plein été et d’attendre l’été, encore un peu plus, au milieu de l’hiver. Et puis, il y aussi la joie de vivre vivement. Aimer souffrir sur son vélo pour la joie de fêter ensuite. On raconte qu’une nuit de grande neige, certains coursiers avaient organisés une alleycat – une course de vitesse et d’orientation dans la ville – qui passait dans les hauts de Lausanne avec dix centimètres de neige sur la route, qui descendait en rappel de la Tour de Sauvabelin, qui passait par les chemins étroits de Lausanne. Dans la liesse de ce moment particulier, de cette nuit où les voitures ne montaient plus les pentes de Lausanne alors que les coursiers y parvenaient, une grande joie était née en moi, comme elle se révéla à d’autres coursiers, à d’autres moments, lors des nombreuses autres fêtes que nous avons organisées. Le genre de moment où l’on se contente de la jouissance d’être heureux ensemble. 

 

Parfois, lorsque je dis que je suis coursier à vélo à Lausanne, il est des gens qui ne comprennent pas, qui ne saisissent pas la beauté et la noblesse de ce métier et des âmes des coursiers. Avec eux, je ressens presque une gêne lorsque je dévoile ma profession. Alors, je leur dis que je suis écrivain et je retrouve un regard bienveillant. Mais, auprès d’autres personnes, on sent qu’une communauté d’âme se crée, un sourire d’enfant naît sur le visage de l’intéressé, celui d’une âme enthousiaste qui reconnaît les siens, qui reconnaît une âme commune, le sourire de la femme et de l’homme qui prend plaisir à voir les autres jouer. On sent poindre l’imaginaire romanesque de l’aventure peuplée d’êtres exceptionnels, on sent que l’autre comprend la beauté que nous voyons dans ce métier. C’est pour cet esprit que nous aimons ce métier et que ça sent l’amitié à plein nez dans les bureaux de vélocité. 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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