C’est à moi de boucler la journée sur le vélo ce jour-là, de faire les ultimes chargements et déchargements de trains puis je rentre à la maison, en sueur pour retrouver Jean-Sébastien qui m’attend, couché sur le canapé, rouge et harassé d’un tour à vélo qu’il a fait cet après-midi, sous un soleil planté à 90 degrés au-dessus de son dos, frappant fort pour atteindre les 35 degrés à l’ombre, en roulant méchant, en allant chercher loin dans la souffrance comme il aime le faire, dans une match serré entre lui-même et le chrono.

LAURENT KÜNG  · 02.07.2019

C’est à moi de boucler la journée sur le vélo ce jour-là, de faire les ultimes chargements et déchargements de trains puis je rentre à la maison, en sueur pour retrouver Jean-Sébastien qui m’attend, couché sur le canapé, rouge et harassé d’un tour à vélo qu’il a fait cet après-midi, sous un soleil planté à 90 degrés au-dessus de son dos, frappant fort pour atteindre les 35 degrés à l’ombre, en roulant méchant, en allant chercher loin dans la souffrance comme il aime le faire, dans une match serré entre lui-même et le chrono. Vous l’aurez compris, Jean-Sébastien est adepte des conditions difficiles, s’il faut rouler sur une semi-autoroute peuplée de semi remorques qui vous caressent les épaules, on n’hésite pas à moitié, c’est Jean-Sébastien qui s’y collera. Voilà l’aura qu’il s’est créée aujourd’hui, cinq ans et quelques mois après son engagement, mais remontons au commencement, lorsqu’il était encore à ses études, de Droit à l’Université de Lausanne, lorsqu’il avait quelques tatouages de moins sur le torse et quelques centimètres en moins de tour de mollet.

 

« J’étais en droit mais j’avais en moi, depuis toujours, cette envie robuste de travailler à vélocité, de faire partie de cette aristocratie du vélo. Pendant toutes ces années, je me suis dit que je postulerais si je loupais mes études. Malheureusement peut-être, je n’ai jamais réussi à rater Droit alors, à la fin de mes études, j’ai trouvé un travail de greffier au tribunal. »

 

Mais cette voix sourde dissimulée en lui n’avait pas encore été écoutée, il l’avait tue pendant ses études, il était temps qu’elle s’exprime. Jean-Sébastien ne se voyait pas faire carrière dans le Droit, il fallait tenter un chemin de traverse, un petit sentier un peu plus sombre ou, du moins, un peu moins emprunté et dont personne ne pouvait lui dire où il mènerait. Il postulait à vélocité, pour faire exprimer cette intuition qui parlait en lui, pour ne pas regretter plus tard de l’avoir rendue muette. Rapidement, on lui offre sa chance de montrer la valeur de son âme, il vient faire ses shifts d’essai. Le premier, avec Jonas #146, sera terrible. Trois degrés au thermomètre, une pluie tuante, une pluie tonitruante, nous étions en février, il avait déjà vu le pire. Mais Jean-Sébastien serre les dents et il aime ça, même dans le froid, même sous la pluie, il prend du plaisir et repart de cette première matinée avec l’image admirative de Jonas qui retournait rouler durant l’après-midi alors que lui pouvait à peine marcher. Il se souvient de ses shifts d’essai comme on se souvient des moments qui ont compté, il pourrait les rejouer ici, dans notre salon, de la première à la dernière livraison. Les deux autres shifts d’essai avec Tristan #106 et Eliot #139 se passent bien et le 11 février 2014, en sortant du Tribunal, il reçoit un message de Tristan #09 lui disant qu’il est engagé.

 

On sent que le moment l’a marqué, qu’il s’agit d’une pierre première qu’il a osé mettre au sol pour bâtir un nouvel édifice. Alors, soudainement, les larmes perlent, la bouche bruisse d’un sursaut qu’il contient, je garde mes yeux sur ma feuille de notes, par pudeur, pour ne pas le gêner. Des larmes de bonheur assurément, du souvenir heureux de ce que ce moment signifia dans sa vie, de la joie de revivre l’enthousiasme soudain qui l’avait habité à ce moment, des larmes de soulagement aussi sans doute, du soulagement d’avoir osé prendre la bonne décision à un carrefour de sa vie, d’avoir su écouter cette intuition qui parlait à voix basse depuis des années. Les grandes passions se révèlent souvent de signes infimes. Il se reprend, l’émotion encore vive : « Je m’en fichais d’être avocat, ça ne signifiait rien pour moi, tout ce que je voulais c’était travailler à vélocité. C’était l’accomplissement d’un rêve pour moi, plus qu’un plan de carrière. »

 

Alors commence sa double vie, 50% au tribunal, 50% sur son vélo, moitié costard, moitié cuissards. Une double vie qui ne pouvait durer. Il imagine à ce moment travailler deux ans à vélocité, comme une récréation à côté de sa carrière juridique mais, rapidement, le jeune juriste se rend compte qu’il a l’impression d’aller travailler quand il se rend au tribunal alors que seul le sentiment léger d’aller rouler l’habite quand il vient à César-Roux. Le chemin commence à se tracer et, lorsqu’après avoir rapidement montré son intérêt à prendre de la place, à commencer d’aider le bureau en faisant de la co-dispo, la rupture s’opère. Il arrête le droit et se consacre entièrement à vélocité. Puis il enchaine rapidement en gagnant le poste de dispatcheur quelques mois plus tard. Jean-Sébastien fait parti de ces êtres doués qui préfèrent être capitaine de l’équipe de foot plutôt que d’aller chercher le thé à la mi-temps, sans vantardise, par son implication seule, son envie de bien faire et d’exhorter les autres à travailler bien. « Dans la façon qu’a vélocité de se structurer, tu peux vite prendre de la place ou plutôt, si tu souhaites prendre de la place et des responsabilité, on t’ouvre facilement les portes et, pour peu que tu montres un peu de rigueur et de joie à travailler, on te fait confiance et on te donne rapidement des responsabilités. vélocité, c’est l’Amérique, dans les cadres de la boîte - les dispatcheurs - il y a autant des gens qui ont un master à l’Université que des personnes qui n’ont même pas de bac. Ca se joue au mérite, à l’envie, à l’engagement personnel que chacun veut mettre, sans dénigrer du tout ceux qui se plaisent à rester coursier-e. »

 

Peu adepte des grandes théories lorsqu’on parle du travail de coursier, Jean-Sébastien – Jean-Seb ou JS pour les intimes – m’explique que ce qui lui plait toujours dans le travail de coursier-e, quand il est sur la route, c’est qu’il y a une immédiateté des résultats ; un shift c’est vingt mini succès à chaque fois. Puis, il y a le plaisir de vivre à l’intérieur de la ville, être vélocité, être Lausanne quand tu roules avec cette seule phrase en tête, celle de Simon & Garfunkel : I can gather all the news I need on the weather report. Le sentiment de faire partie de la ville, du paysage, l’impression de se dépersonnaliser quand on roule, oublier Jean-Sébastien et devenir une part de vélocité, n’être que #161, sentir la ville comme on connaît les cheveux d’une personne aimée. Finalement, il y a ce plaisir simple de faire du vélo, celui qui nous anime tous plus ou moins, celui qu’on redécouvre chaque matin en retrouvant son vélo, qu’on éprouve à chaque livraison au Chalet-à-Gobet ou au Mont-sur-Lausanne, le plaisir simple de l’effort, la joie de la souffrance du corps pendant qu’il est en mouvement, autant que le plaisir de l’effort qui s’arrête, le moment de relâchement, le plaisir de l’effort après l’effort.

 

Enfin, l’année passée, lorsque les trois associés - Tristan #09, Paul #66 et Raoul #94 – lui proposent de les rejoindre, Jean-Sébastien est heureux, heureux et fier qu’on lui fasse confiance. « vélocité, c’est une structure dans laquelle je me sens bien et être devenu associé avec les trois autres me permet de m’impliquer davantage. C’est une collaboration rêvée, on avance main dans la main. Chacun estime les qualités de l’autre, chacun connaît son talent et ses faiblesses, accepte la force et la vulnérabilité de l’autre. »

 

Alors, à ceux qui te diront, d’anciens collègues ou d’anciens étudiants, s’ils osent, ceux qui te diront que tu t’es trompé, que tu ne peux pas préférer travailler dans une société de coursier à vélo plutôt que d’être avocat, s’ils ne comprennent pas ton choix, tu leur diras : « j’ai l’habit d’un laquais mais vous en avez l’âme. » comme l’a dit Victor Hugo avant toi, l’écrivain, pas le prothésiste.

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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