Samedi après-midi, Dorian #168 est au bureau, toujours en larmes après l’abandon de Thibault Pinot de la veille, tremblotant devant le podium qui est en train d’échapper à Julian Alaphilippe. Dans le calme de cet après-midi estival à Lausanne, on parle du championnat russe de football, il me narre les derniers scandales du mercato, il me parle d’une poétesse russe du 19e siècle et puis, peu à peu, tout en douceur, on dévie sur lui, sur son passé, sur la chaleur qui l’anime tous les jours. 

LAURENT KÜNG  · 30.07.2019

Dorian (tout à gauche) aux CMWC2017 (championnats du monde) à Montréal.

Samedi après-midi, Dorian #168 est au bureau, toujours en larmes après l’abandon de Thibault Pinot de la veille, tremblotant devant le podium qui est en train d’échapper à Julian Alaphilippe. Dans le calme de cet après-midi estival à Lausanne, on parle du championnat russe de football, il me narre les derniers scandales du mercato, il me parle d’une poétesse russe du 19e siècle et puis, peu à peu, tout en douceur, on dévie sur lui, sur son passé, sur la chaleur qui l’anime tous les jours. 

 

Si un écrivain devait faire le portrait de Dorian, il pourrait dire qu’il a le front long se prolongeant sur un visage allongé et osseux, les cheveux noirs, le visage rieur et le cœur souriant. Une bouche scindée en deux par une vallée traversant la lèvre inférieure en son milieu, un sourire plein de dents se chevauchant, semblables à des louveteaux dans le terrier de leur mère. 

 

On détourne le regard de cette avant-dernière étape du Tour, c’est trop pénible de voir Julian souffrir ainsi, pénible et somptueux. Il me parle d’un de ses anciens boulots, avant qu’il ne devienne coursier. « J’ai commencé de penser à devenir coursier à vélo parce que j’avais déjà fait éboueur. Je pensais que c’était le meilleur métier du monde jusqu’à que j’entende parler des coursiers de Lausanne, du coup c’est devenu le deuxième meilleur métier du monde. » Ça pourrait surprendre mais lui qui possède des titres universitaires en histoire, lui l’un des plus grand spécialiste de la révolution qui mènera le Guatemala à son indépendance aura préféré devenir éboueur puis coursier que travailler à l’Université. Je repense à un livre lu récemment, Une rose et un balai, petit texte touchant de Michel Simonet sur son métier de balayeur des rues à la voirie de Fribourg et je comprends le lien qu’on peut tisser entre les deux. Il y a le rapport à la météo, le fait de vivre toutes les saisons de l’intérieur et non derrière la vitre de son bureau à température stable toute l’année, il y a aussi cette notion de faire un métier corporel, travailler avec son corps, et puis le rapport à la ville, être dans la ville tous les jours, faire partie de la ville, et finalement peut-être, être en bas de l’échelle sociale, faire un métier qu’on adore mais qui semble ingrat à des yeux qui ne voient pas, qui ne comprennent pas la beauté du geste. Enfin, il y a la communauté : exercer un métier difficile renforce la fraternité. 

 

Car c’est ainsi que se présente Dorian, il parle des choses qui l’enthousiasment plutôt que de parler de lui, lui qui peut s’enflammer autant de la moustache d’un joueur de bowling des années 1980 que d’un poète inconnu de l’ère pré-hispanique en Amérique du sud, lui qui s’extasiera aussi bien sur le récit poignant d’un catcheur des bas-fonds de Mexico que d’un opéra obscur de 5h30 en roumain. 

 

En parlant de récit poignant, il me raconte l’histoire d’une jeune femme qui, adolescente, avait vu en rêve le visage de son futur mari, sans le connaître. Puis, les années passant, elle se marie avec un homme, tout en lui disant qu’elle ne sera jamais amoureuse de lui, puisqu’elle aime ce visage qu’elle a vu en rêve. Ils ont un enfant, il la bat, elle s’enfuit. Elle trouve un autre homme, elle ne l’aime pas, ils ont deux enfants. Puis, en correspondant avec un prisonnier qu’elle ne connaît pas, elle tombe amoureuse de son écriture. Elle lui demande une photo, c’est le visage qu’elle a vu en rêve. Elle décide de tout quitter pour se marier avec ce prisonnier, condamné à perpétuité dans le fin fond de la Sibérie. J’écoute son histoire, le genre d’histoire qui anime l’âme fantasque de Dorian, tout en ayant conscience qu’il essaie de m’égarer, le bougre, je recentre sur lui. 

 

Je lui demande comment il en est arrivé à aimer le vélo, qu’est-ce qui l’a poussé à quitter St-Chamas, dans le sud, pour venir s’installer à Lausanne comme coursier à vélo. Il s’anime, il se confie un peu. « Quand j’étais petit, je regardais le Tour avec mon grand-père. Il me parlait des coureurs comme de véritables héros de l’Antiquité, il transformait le Tour en film de cape et d’épée. Il me commentait les étapes comme Homère parle la guerre de Troie dans l’Iliade. Certains ont eu une enfance où les héros s’appelaient Tintin, Michael Jordan ou Zinédine Zidane. Les miens se nomaient Il Pirata – Marco Pantani -, Laurent Jalabert et surtout, son préféré, Richard Virenque. Lorsqu’il partait dans ces longues échapées fantasques et solitaires comme il le faisait souvent, mon grand-père commençait son monologue, il se levait de son fauteuil, déposait son cigarillo mais gardait son calva, et l’accompagnait dans sa lutte. Moi, je les admirais les deux comme s’ils agissaient d’un même élan, de la même force qui animait la clameur de mon grand-père et les vociférations de Richard quand il souffrait. Ils gagnaient ensemble, ils s’effondraient ensemble, Richard sur la route, mon grand-père devant la télé. Ils étaient mes deux héros. Il me parlait aussi de Jesús Loroño, ancien champion espagnol, avec qui il avait couru étant jeune parce qu’il venait du village voisin au sien, Larrabetzu pour Jesús et Goikolexea pour mon grand-père, quelques kilomètres séparaient ce futur champion, vainqueur d’un Tour d’Espagne devant Bahamontes et mon aïeul, animés de la même flamme. Bien sûr, j’aimais le foot aussi, c’était un sport que je partageais avec les copains mais le vélo avait une place spéciale dans mon cœur. Le foot, j’en faisais tous les jours avec mes amis, le vélo c’était un moment intime qui touchait au sacré.» 

 

Alors, enflammé par les histoires de son grand-père, Dorian commence le vélo. Il s’imagine en grimpeur ailé dans les pentes douces de son village natal, en survol au-dessus de la sente, il riait dans les descentes, riant d’autant plus fort à mesure que la vitesse grandissait, découvrait ses dents tassées sur elles-mêmes comme des louveteaux dans leur terrier, on l’a déjà dit. Puis il part étudier à Besançon, toujours ces histoires de Guatémaltèques, et il rencontre Alban #103 et Adrien #86. L’âme complexe de Dorian ne pouvait plus se satisfaire d’une obsession unique, il lui fallait des fleurs, des filles et de la fête pour vivre. Il élargit son souffle, il le veut ample, animé d’une flamme ancienne et on lui parle de Lausanne, une ville en Suisse où vit une communauté de cycliste qui vivent centaures sur leur vélo, cent heures par mois, animés par le plaisir de l’effort et de la légèreté. 

 

Doit-il partir ou rester à Besançon ? Le choix est difficile, ni sa rationalité, ni ses élans romantiques se semblent suffir à prendre la bonne décision alors, comme il agit dans ce genre de situation, il laisse faire le hasard. Il lance une pièce, elle retombe sur le recto, il viendra à Lausanne. Il s’y sentira bien, il y nouera des amitiés animées d’une fraternité ancienne, il aimera le travail de coursier à vélo, il restera. Pour le reste, le mystère reste entier. Julian perd son maillot jaune, l’étape est arrêtée, Bernal gagnera, il ne reste plus qu’à rejoindre les autres en attendant l’année prochaine. 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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