Les plus grandes passions naissent souvent de signes infimes : l’esquisse d’un sourire qu’on dissimule à peine dans une écharpe, une femme qu’on admire de loin. Pour Anne, il s’agira du mystère et de l’héroïsme dont elle enveloppait les coursiers bâlois alors qu’elle était au gymnase dans la ville rhénane. Puis elle arrivera à Lausanne…

LAURENT KÜNG  ·  11.02.2019

Quand on pousse la porte du Café de l’Europe et quand on connaît la renommée dont Anne s’est auréolée lors de ses six années à vélocité, on pourrait être surpris par le visage bonhomme et l’air accommodant d’Anne qui nous attend sa bière devant. Anne est de ces femmes qui cachent leur force derrière une attitude réservée. Elle qui avait la réputation d’assurer le gage de qualité de vélocité, elle qui grondait les coursier-e-s qui rendaient leur manifeste malpropre, elle qui expliquait qu’il était important de déchirer le côté d’un bulletin Swissconnect avant de le classer, a refermé son livre et se tient devant nous, très calme, en racontant son gymnase à Bâle, la ville où elle a grandi. Stricte mais juste. Je me tiens tout de même à carreau. « Je voyais les coursier-e-s à Bâle et j’étais séduite par ce qu’ils représentaient pour moi, enfin je n’arrive pas vraiment à expliquer ce qu’ils représentaient mais je leur trouvais une aura mystique, je les parais d’héroïsme. » Voilà la première impression que la Bâloise aura du monde des coursier-e-s à vélo : des femmes et des hommes qu'elle admirait de loin comme des êtres doués d'une force supérieure, ces êtres qu'on admire et avec qui on sent une communauté d'âme mais qui représentent mieux qu'on ne le perçoit en nous-même, une idée qu'on voudrait atteindre, une idée aussi teintée d'une certaine peur de se retrouver confrontée à eux, de devoir un jour, comme si elle avait déjà pisté l’appel, travailler avec ces gens qu’elle ne guettait que de loin jusqu’alors.  

Anne Hartmann #80 en 2014

Puis Anne arrive à Lausanne. Des études de cinéma qui lui tendaient les bras et une colocation où elle se retrouve par hasard avec un coursier Zurichois travaillant désormais à vélocité, Andy Teuscher, #50.  On commence à croire au destin. Andy la presse, cette peur la gagne à nouveau, Andy insiste et elle s’y résout, elle postulera à vélocité. 

 

Te souviens-tu, Anne, de tes shifts d’essai, de ta première course ? «Des shifts d’essai, avec Mathieu Voisard et Michel Bauer, je me souviens surtout du soir. J’avais mal aux jambes mais j’aimais ça. J’avais envie de continuer. Ma première course ? Je suis allée à Tetra Pack, au début de C.-F. Ramuz à Pully ensuite ça devient très flou. Je me souviens juste de m’être dit : c’est parti, t’es toute seule maintenant. J’aime bien procéder dans la vie par petits défis comme celui-ci, et j’avais envie de le réussir. Je garde une certaine fierté d’avoir surmonté ma peur initiale.» 

C’était la fin de l’été 2008, vélocité venait d’engager une femme qui marquera son histoire, une femme fascinée par ces surfemmes, par ces surhommes qui peuplaient alors ce lieu qu’on appelle Schnetzler, du nom de cette petite rue sous le parc de la Légende à Lausanne, un bureau joyeux comme une maison de campagne, l’ancien QG de vélocité. Elle m’en parle comme d’une maison dans laquelle on aurait voulu grandir, un lieu qui était bien plus qu’un bureau, une maison aux pièces chaleureuses dont la chaleur émanait surtout des gens qui l’habitaient. 

« C’était la fin de l’été 2008, vélocité venait d’engager une femme qui marquera son histoire, (...). »

Elle devient dispatcheuse, à la fin de ses études, puis cheffe opérationnelle de la société. Je lui parle de son caractère, de l’esprit de droiture qu’elle a amené à vélocité. « J’avais envie d’apporter quelque chose de positif à vélocité et c’était ma manière de le faire. Il y a des gens qui pourront se prendre cent fois le même mur, et qui râleront cent fois. Moi j’ai tenté de mettre en place des stratégies pour ne plus se prendre ce mur et pour apprendre aux autres à ne pas le faire. J’avais envie d’agir pour la pérennité et la crédibilité de l’entreprise.»

 

Puis la question tombe, je lui demande la raison de son départ au printemps 2014. « Je commençais à manquer de défi, je commençais à trop penser aux dangers de la route, à la pollution en ville. Aussi, je crois que l’univers de la culture me manquait. Je viens plutôt de là à la base. » Alors, elle est partie comme on quitte une période heureuse de sa vie, comme on dit au revoir à des amis après un été qui a duré six ans. Elle est partie au LUFF d’abord, puis au Montreux Jazz Festival où sa rigueur fait construire les structures éphémères du festival. 

 

Aujourd’hui encore, elle parle de vélocité comme d’une excellente école professionnelle, mais surtout de la surprise qu’elle a eu en intégrant cette communauté, en découvrant que des âmes amies l’y attendaient. Quand on vous dit qu’il faut prendre garde aux signes infimes. 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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