​Dans les yeux d’Alban s’exhibe la malice de l’enfant qui n’a jamais fini de jouer, d’inventer mille histoires de cow-boys et de ninjas. Et derrière ses yeux qui sourient, au-delà de la fanfaronnade, se dresse un homme droit, droit comme un père qui préside son foyer, compatissant comme une maman.

LAURENT KÜNG  · 06.05.2019

L'auteur, Laurent #181 (à gauche) et Alban #103, le 14 janvier 2016

Début d’après-midi, il pleut dehors, il pleut sur nos visages fatigués de la veille. Alors on entre à l’Atelier, se réchauffer avec un thé dans le café désert de l’avenue de France. Je lui demande s’il se souvient du jour où il a commencé à travailler pour vélocité. Le 23 août 2010, la réponse est claire, on sent que la date a compté. Il y a des gens qui rêvent d’être astronaute, lui voulait devenir coursier à vélo. À 11 ans, il découvre cet univers à travers un jeu vidéo – Courier Crisis -, un jeu pas terrible mais qui plait au jeune garçon qui aspire à l’aventure. Des années plus tard, après avoir travaillé dans une Biocoop à Besançon, il se rend aux championnats d’Europe des coursier-e-s, à Budapest, amené par Adrien #86, un ami de l’internat qui faisait déjà parti de la horde lausannoise. Il rencontre les premiers coursiers lausannois et roule l’alleycat des championnats avec eux. « J’avais décidé de ne pas prendre de carte, comme ça je n’avais pas le choix, je ne devais pas les perdre. J’ai tout donné pour suivre Tristan, Raph et Adrien, je crois que je ne me suis jamais mis autant dans le dur pendant une alleycat. Je me rappelle que Tristan regardait sans arrêt derrière pour voir si j’arrivais à les suivre mais surtout pour savoir si j’avais réussi à prendre le dernier virage, j’étais en fix sans frein dans une ville que je ne connaissais pas, sans carte, lancé avec certains des meilleurs coursiers lausannois. » C’était au printemps 2010, juste avant qu’Alban n’arrive à Lausanne. C’était le déclic, l’étincelle dont le jeune homme avait eu besoin pour quitter sa ville de Besançon, traverser la frontière et les montagnes du Jura pour arriver à Lausanne. 

« Il y a des gens qui rêvent d’être astronaute, lui voulait devenir coursier à vélo.»

« Au début, je ne comprenais rien à Lausanne, surtout au centre ville entre la Riponne, la Cité, le Flon, je prenais toujours la mauvaise montée, j’arrivais jamais où je pensais aller. C’était comme ces dessins d’Escher où il y a des escaliers qui montent de partout, qui tournent en rond, qui redescendent au lieu de continuer à monter et au final on se retrouve au point de départ ». L’enjeu était de taille pour lui, lui qui voulait tellement devenir coursier à vélo. La pression était immense et, comme beaucoup, quand il est stressé, Alban bloque, il bafouille, il se perd, il désespère. Les directeurs d’alors hésitent à le garder, mais on lui laisse une seconde chance. La pression diminue, la ville rentre et, au bout de trois mois, il commence à bien intégrer le travail puis, après 6 mois, il devient le coursier du mois – titre qui existait alors. Après un an, on lui propose de devenir dispatcheur, d’intégrer la garde rapprochée de la horde de vélocité. « Je me souviens du moment où je suis rentré au bureau après un long shift. Dom m’a pris à l’écart pour me dire que, même si le début avait été compliqué, là j’étais devenu un très bon coursier. J’ai eu les larmes aux yeux et on s’est pris dans les bras. Mais, au final, je suis assez content d’être passé par là, ça peut rassurer des nouveaux qui galèrent. Ça m’a rendu peut-être plus tolérant avec certain-e-s qui ont un peu plus de peine au début, j’ai de l’empathie pour les dernier-e-s de classe, j’essaie de les encourager. »

« Je me souviens du moment où je suis rentré au bureau après un long shift. Dom m’a pris à l’écart pour me dire que, même si le début avait été compliqué, là j’étais devenu un très bon coursier. J’ai eu les larmes aux yeux et on s’est pris dans les bras.»

Le garçon est sentimental, il s’attache vite aux autres. Depuis 9 ans, même s’il en a vu partir une centaine, il est toujours aussi ému lorsqu’un coursier s’en va. Et quand on lui demande les instants dont il se souvient pendant le travail, il évoque le moment où il a livré un bouquet de fleurs à une vieille dame aveugle qui lui a demandé de lui lire la carte qui allait avec. Alors, il s’est assis sur le fauteuil du salon, il lui a lu la carte, il lui a fait sentir les fleurs et il est reparti sans qu’elle remarque ses yeux briller un peu trop. Alban apporte de la douceur et de la bienveillance dans les bureaux de vélocité mais aussi – et c’est parfois ce que certains remarquent en premier chez lui – de la démesure, de la fête, de la splendeur. Il y a l’ange de la bienveillance et le démon de la fête en lui. On raconte qu’un soir de grande fête, on l’a vu jeter des billets en l’air au Château pour se débarrasser de cet argent dont il ne savait que faire, dans l’attitude aristocrate de l’homme pour qui l’argent ne compte pas, non pas qu’il en ait, mais dont il se désintéresse. On dit aussi que lors d’un voyage en bus en direction de Varsovie, il a fait un strip-tease de nuit, éclairé par les phares du bus sur un pont en République Tchèque, avec comme spectateur les gens hilares du van et l’immensité des forêts obscures de l’est. L’homme est fantasque, des histoires comme ça, il y en a des encyclopédies

« Et là, t’as l’impression d’être Indiana Jones qui vient de se glisser sous la porte du temple.»

On revient à vélocité. Je lui demande ce qui lui plait tant dans ce travail de coursier à vélo et de dispatcheur. « C’est un boulot taillé pour moi, j’ai l’impression de jouer tout le temps. En plus, après mon travail à la Biocoop, j’ai aussi le sentiment de faire un job lié à l’écologie. Même après 9 ans, j’ai toujours ce sentiment du jeu quand je travaille, surtout à la dispo, ça ressemble assez à un jeu de stratégie où tu dois dénouer une situation tendue pour que toutes les courses s’imbriquent bien. Par contre, j’ai pas tous les jours ce sentiment sur mon vélo, parfois c’est juste dur. Mais de temps en temps, même après tant d’années, je découvre encore de nouveaux petits passages, des raccourcis entre les immeubles et ça me plait. Quand je suis arrivé, je ne prenais que les gros axes, je les avais retenu pour être certain de ne pas me perdre. Puis, peu à peu, avec l’aisance qui venait, j’ai commencé à prendre les chemins de traverse, les passages secrets de Lausanne. Après, il y a aussi des moments hyper cinématographique dans ce travail. Par exemple, quand il fait vraiment moche et que je dois livrer haut dans la ville, j’ai souvent l’impression d’être le messager dans un film épique. Ou alors, quand je roule tranquillement dans un quartier calme, je me sens le héros au début de son aventure, lorsque tout va bien mais que les ennuis peuvent surgir à tout moment.»

 

La discussion continue, on décide de passer à la bière après qu’Alban m’a fait ce fameux regard, celui de l’enfant qui veut faire une bêtise et qui regarde son ami de ses yeux plein de malice, de ces yeux qui annoncent la facétie et qui invitent l’autre à y participer, qui invitent l’autre à venir jouer avec lui. 

On parle de vélocité, de ce que ce travail nous a appris. Alban m’explique que vélocité l’a formé à la persévérance. « Que tu sois sur un vélo ou à la dispo, tu ne peux pas décrocher, même si ça devient vraiment difficile. Même si t’es en cargo, qu’il neige, que tu tombes une fois, deux fois, tu ne peux pas t’arrêter, tu ne peux pas lâcher, tu dois continuer, serrer les dents et continuer jusqu’à la fin de ton shift. Ou si tu dois charger un train et que le délai semble intenable, jusqu’à la dernière marche dans la gare, tu cours, peut-être que le train aura les 30 secondes de retard pour que tu puisses y arriver. Et là, t’as l’impression d’être Indiana Jones qui vient de se glisser sous la porte du temple. Sinon, ce qui me plait vraiment à vélocité, c’est que c’est plus un lieu de vie qu’un lieu de travail pour moi. Il y a quelqu’un qui fait à manger, d’autres dorment sur les canapés, il y a des ancien-e-s coursier-e-s qui passent dire bonjour, qui viennent juste fumer une clope. Je me sens chez moi en arrivant au bureau, et je me sens investi dans un projet avec des amis qui s’épaulent pour le mener à bien. »

 

C’est ces moments qui plaisent à Alban, ces moments cinématographiques, quand il a l’impression de vivre dans un film. Que la journée soit calme ou orageuse, qu’on badine ou qu’on serre les lignes, comme dans une bataille rangée, que chacun, pendant l’orage, pendant le déferlement, donne le meilleur de lui-même pour atteindre ensuite ce sentiment d’être les survivants après la bataille. C’est ce genre de moments qui font des guilis dans le ventre du Franc-Comtois, qui lui font aimer toujours ce travail après neuf années passées à Lausanne. Et dire que tout aurait pu s’arrêter après le premier mois. 

L'auteur

Né en janvier 1989 à Vevey, Laurent Küng fait ses écoles à Blonay, à La Tour-de-Peilz puis part étudier la philosophie et la littérature francophone à l’Université de Lausanne.  En parallèle du gymnase et de l’Université, il mène une carrière de musicien dans quelques groupes de la région (The Awkwards, The Mondrians, …). En 2015, il commence à travailler pour vélocité. En 2016, sous le pseudonyme d’Auguste Cheval, il publie son premier roman – La disparition de l’homme à la peau cendre – puis en 2018, Les corps glorieux, s’inspirant en partie de son travail à vélocité.

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